par Panayotis Soldatos, le 2 avril 2026
1° À l’ère de la présidence Trump et de la perplexité de posture européenne qui en découle, l’objectif analytique et « policy-oriented » de notre étude est de s’interroger sur la longévité de l’alignement géostratégique européen sur les États-Unis, alignement fondé, selon nous, sur un double malentendu : une interprétation erronée de l’appui des États-Unis au processus d’intégration européenne et une mauvaise appréciation de la finalité évolutive de l’alliance atlantique, erreurs qui incitent, encore aujourd’hui, l’Europe, malgré les fâcheuses rebuffades et mesures protectionnistes du président Trump dont elle est l’objet et la nouvelle réalité géopolitique, à penser qu’il s’agit d’une parenthèse de dissensions passagères entre partenaires et alliés, condamnés à aller de concert face au reste du monde et que le prochain locataire de la Maison Blanche reprendra le fil d’une relation consensuelle de complémentarité d’intérêts. En effet, une analyse historico-politique de la politique étrangère et de défense américaine révèle, hors de tout doute, la permanence de la finalité américaine d’après-guerre froide « America first », finalité qui s’accommode du processus d’intégration européenne aussi longtemps que celui-ci demeure encadré par une Alliance atlantique sous influence directionnelle de superposition des États-Unis et se montre solidaire de leurs intérêts géopolitiques, géoéconomiques et géostratégiques.
Et pourtant, la trajectoire historico-politique des États-Unis, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, révèle clairement la poursuite, dans la continuité, d’une volonté américaine de présider aux destinées du monde dit occidental en s’assurant de la solidarité quasi inconditionnelle de leurs alliés, fondée sur un partage général et de flou civilisationnel de valeurs que la réalité plurale et changeante des intérêts nationaux ne saurait valider en toutes circonstances dans ce monde de profondes et constantes mutations. En effet, du slogan de ralliement « Let's Make America Great Again » du président Reagan, aux velléités mobilisatrices du président Biden et de son « America is back » , aujourd’hui transformés en croisade punitive par le président Trump, le dessein d’une primauté mondiale de l’Amérique surprend, déconcerte, déroute, paralyse les Européens, bousculés dans un processus constant d’extension de l’aire géostratégique d’appartenance et du rayon d’action de l’OTAN, en vue d’un « push back » de la Russie par un élargissement progressif de l’Alliance (admissions « contemplées » de pays aux accords déjà de partenariat, tels que l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Georgie, la Moldavie, l’Ukraine,) et son éventuel prolongement d’action dans la sphère asiatique, avec la Chine dans le ligne de mire.
2° Cette brève esquisse sélective d’une trajectoire américaine d’après-guerre froide vers une primauté euratlantique et mondiale nous incite à formuler l’hypothèse d’un malentendu qui aurait conduit les Européens à croire que leur finalité d’intégration politique était compatible avec la politique internationale des Américains, considérés comme alliés fidèles et d’une compatibilité d’intérêts et de valeurs dans un monde d’après-guerre. C’est cette hypothèse de malentendu, devenue, désormais, à nos yeux, thèse, qui expliquerait, aujourd’hui, l’aporie, l’aphonie, le malaise européen face au président Trump, dans un éveil de désarroi qui aurait, pourtant, dû se produire bien avant, dans cette longue trajectoire de marche américaine vers la primauté mondiale. En somme, force est de constater, et obligation ici de démontrer, non, certes, sans interrogations, que ces relations euro-américaines d’après-guerre furent établies et gérées sous l’enseigne d’un malentendu nourri d’incertitudes, arrière-pensées, consensus circonstanciels, espoirs de convergence d’intérêts, accommodements implicites, ambiguïtés d’interprétation, velléités d’utopie, sans égard aux réelles mutations unilatéralistes et hégémoniques de l’Allié outre-Atlantique.
3° Pour appréhender ce que nous appelons « malentendu euratlantique », il importe, dès lors, de préciser les idées, dans les deux volets de cette étude, sur l’ambiguïté et les arrière-pensées de l’appui déclaratoire et formel des États-Unis au processus d’intégration européenne (I) et, corrélativement, sur l’erreur géostratégique des Européens d’accepter le prolongement, dans l’après-guerre froide, de l’OTAN, sous leadership américain, et lui confier, de la sorte, le contrôle géostratégique de l’Europe, au point de se sentir, aujourd’hui, démunis face aux menaces et actions de protectionnisme et d’hégémonisme (quoiqu’intenables sur le long terme) du président Trump (II).
4° In fine, pour des raisons de clarté de suivi, la thèse défendue dans cette étude pourrait se résumer, dans ces prolégomènes comme suit : l’euratlantisme américain abrite une approche d’hégémonisme américain opérant dans la sphère géopolitique européenne de l’après-guerre et renforcé dans après-guerre froide par les présidents successifs des États-Unis, hégémonisme qui constitue une donnée fondamentale de la politique étrangère et de défense américaine et que sa « version Trump » n’est qu’une question instrumentale, soit de moyens déployés (« diplomatie de la canonnière »), de style plus agressif et plus arythmique, voire erratique. Aussi, les Européens ne devraient-ils pas s’en étonner aujourd’hui, faute de s’alarmer, avant et à temps, pour s’opposer résolument à la permanence de l’asymétrie des deux piliers de l’OTAN (Amérique et Europe), voire pour remettre en question sa longévité aux visées de prolongement eurasiatique, voire transcontinental et œuvrer ainsi, au sein de l’UE, pour une Europe de défense et de sécurité autonome, souveraine, en charge de sa sphère géopolitique : leur empêtrement de procrastination, devenu ces temps-ci aporie et apraxie de suivisme atlantique, sera difficile à renverser dans les années à venir.
I.- Scruter le passé pour comprendre le devenir des relations euro-américaines : une approche américaine d’instrumentalisation du processus d’intégration européenne dans l’après-guerre plutôt qu’une politique d’acceptation de la finalité d’une Europe Unie
L’incontestable position dominante de la puissance américaine d’après-guerre conduisit, dans une logique de reconstruction socioéconomique et d’assurance de sécurité, l’Europe occidentale, ravagée par la Seconde Guerre mondiale, à l’acceptation de la doctrine Truman, du Plan Marshall et du cadre euratlantique de l’OTAN, dans un schéma asymétrique de superposition américaine accueilli dans la béatitude de partenaire assisté et protégé : rien d’étonnant, alors, dans cette interdépendance inévitable de coopération inégale. En revanche, le changement de situation dans les années 1950, avec le lancement du processus d’intégration européenne et de ses trois Communautés (CECA, CEE, CEEA), destinées, ultimement, à l’unification politique du Continent, devrait modifier progressivement les paramètres de cette asymétrie dans la famille euratlantique et appeler l’Europe à recalibrer ses relations avec les États-Unis. Or, au contraire, l’UE, en longue léthargie géopolitique et géostratégique, s’est tellement cramponnée par ce bouclier américain, au point de s’étonner, aujourd’hui, d’une politique du président Trump qui, pourtant, était inscrite, de façon, certes, plus implicite et plus « policée », dans une approche américaine du long terme, celle du maintien du lien asymétrique de l’OTAN, aujourd’hui revisitée par la volonté de l’Allié outre-Atlantique de réussir sa transformation en fer de lance transcontinental de sa politique étrangère et de défense à rayon d’action mondial.
1° Un appui américain à demi-teinte au processus d’intégration européenne
Le lancement des Communautés européennes dans les années 1950, en tant que mise en œuvre du paradigme intégratif de Jean Monnet, constitua, dans sa finalité ultime, un processus étapiste de dépassement-dépérissement des souverainetés étatiques en vue de l’unification politique du Vieux Continent : l’intégration commerciale et socio-économique d’abord, l’unification politique après (« Une Europe fédérée est indispensable à la sécurité et à la paix du monde libre », selon Jean Monnet). Outre, en effet, les fondements géoéconomiques et géoculturels d’une telle unification, la décrédibilisation, sur le terrain de la Seconde Guerre mondiale, des souverainetés des États-nations européens rendait impérative la mise en commun de droits souverains, pour la prospérité, la sécurité et la paix de l’Europe et, ultérieurement, pour son rayonnement de puissance mondiale au service des peuples européens et de la communauté internationale.
Cette amorce de construction intégrative (CE) a, certes, rencontré l’appui de l’allié américain, mais un appui, comme il se devait, à demi-teinte : une reconstruction socioéconomique collective des États européens apaiserait leurs conflits sociétaux internes, voire leurs conflits idéologiques de classe, ceux-ci alimentés par l’URSS et la mouvance communiste; conjuguée au Plan Marshall, elle permettait, par ailleurs, aux États-Unis un suivi tutélaire du développement économique européen, tout en offrant aux exportations de produits, services et investissements américains un vaste champ libéralisé de marché commun ; « third, but not least », un tel développement économique de reconstruction habiliterait les Européens à mieux participer au financent du système de défense à peine créé par l’Alliance atlantique et sa structure militaire, l’OTAN, cette organisation asymétrique sous leadership directionnel des États-Unis, capable, de surcroît, de freiner d’éventuelles velléités de défense européenne autonome.
Dans la foulée de cette philosophie de politique étrangère américaine, où il était ainsi question d’allègement du fardeau financier d’aide américaine en Europe, les États-Unis ont, parallèlement, promu le rétablissement étatique (en l’occurrence fédéral, pour affaiblir ainsi le poids du pouvoir politique central) de l’Allemagne occidentale (Bundesrepublik Deutschland, 1949), appelée ainsi à une participation déterminante (« noyau dur »/ « core area ») à la reconstruction économique européenne et à la mise en commun des facteurs de production ( à commencer par le domaine du charbon et de l’acier : CECA) ainsi qu’ à la défense euratlantique (adhésion effective à l’OTAN en 1955). Depuis, dans une mouvance sans cesse accélérée, les États-Unis, ont toujours défendu et réussi des adhésions, quasi concomitantes, à l’OTAN et au processus d’intégration européenne (CE/UE).
2° Le dessein américain d’«absorption » progressive de la Communauté européenne dans une vaste zone transatlantique de libre-échange
Une fois « sécurisé » le front européen occidental face aux visées soviétiques, avec le Plan Marshall, la création de l’Alliance Atlantique, avec son bras militaire institutionnalisé (OTAN), et l’établissement des Communautés européennes, les États-Unis, peu intéressés par la finalité d’unification politique du processus d’intégration européenne, se sont attardés sur ses objectifs économico-commerciaux dans une triple motivation : éviter l’avènement d’une grande puissance économique européenne, concurrent systémique, susceptible, de surcroît, d’évoluer, par son armature institutionnelle supranationale, vers la fédéralisation politico-institutionnelle du Continent ; profiter du grand marché européen en devenir pour un plus vaste accès de leurs facteurs de production; le diluer progressivement dans une zone transatlantique (surtout après une adhésion espérée du Royaume-Uni aux CE, frappant, alors, à la porte de Bruxelles).
En effet, ainsi que l’affirmait Christian Herter, Secrétaire d’État (1959-1961), dans l'administration du président Eisenhower, et, par la suite (1962 -1966), représentant américain au commerce, « les Etats-Unis devraient former avec le Marché commun une association commerciale et prendre le leadership dans l'expansion d'une communauté économique du monde libre”. Cette approche fut réitérée par le président Kennedy dans son « Grand Design », par le projet d’une vaste zone transatlantique de libre-échange et, ultimement, d’une union du monde libre, incluant les États-Unis, la Communauté européenne et, in fine, d’autres pays de l’arc occidental, sans, toutefois, reprendre explicitement la vision hégémonique de Christian Herter (« prendre le leadership ») préférant, plutôt, rassurer par la référence en un pilier européen égal. Force est de souligner, toutefois, ici, que même idée de zone économique égalitaire fut heurtée à la volonté de la France du Général de Gaulle de construire une Europe affranchie de la tutelle américaine et sans participation britannique.
3° L’Europe, concurrent systémique des États-Unis et le déploiement d’un protectionnisme américain « étapiste » et à visages mutiples
L’approfondissement progressif, institutionnel et économique, du processus d’intégration européenne (CEE/CE/UE) des années 1980 et 1990 (Acte unique européen de 1986, marché unique européen de 1993) et des décennies suivantes (entre autres, par un renforcement institutionnel et l’établissement de la zone euro) a éloigné l’intégration européenne de l’ « ambition » libre-échangiste que lui réservaient les États-Unis et imprima outre-Atlantique une image de concurrent systémique dont il fallait se protéger. C’est ainsi qu’un train de mesures protectionnistes s’est mis progressivement en place par les présidents américains (surtout de Reagan à nos jours), dont celles du premier et de l’actuel second mandat du président Trump, certes, plus hyperboliques, s’inscrivant dans cette lignée.
En effet, du protectionnisme pragmatique et sélectif du président Reagen, qui, malgré son discours libre-échangiste, a su recourir à de nombreuses mesures protectionnistes face à la concurrence européenne et japonaise (avec, entre autres, les « Volontary Exports Restraints » de 1981 et le « Omnibus Trade and Competitiveness Act », de 1988) et du protectionnisme défensif élargi des présidences Clinton, Bush et Obama (surtout des mesures antidumping et compensatoires) que Biden a su renforcer par le Inflation Reduction Act, de 2022 (subventions massives de produits américains ) et le CHIPS and Science Act, de 2022 (forts incitatifs de rapatriement en Amérique de certains secteurs de production), on a passé à l’ère de Trump, dont le premier mandat fut plutôt aligné sur les précédentes présidences de protectionnisme défensif, mais le second a franchi le Rubicon, dans une guerre commerciale de protectionnisme agressif « tous azimuts », fortement arythmique, voire erratique, aux objectifs à la fois géoéconomiques et géostratégiques de primauté mondiale.
II.- L’ère Trump sonne-t-elle le glas d’une Europe en léthargie euratlantique prolongée ?
Dans la première partie de notre réflexion, nous nous sommes attelé à la démonstration de la thèse de la continuité de la politique euratlantique et, plus largement, internationale des États-Unis dans l’après-guerre et l’après-guerre froide, de Truman à Trump, ordonnée à la finalité d’un rôle directionnel, voire hégémonique en Europe et d’une maîtrise de la structure du système international, oscillant entre bipolarité et multipolarité, pour lui imprimer une mouture bipolaire, susceptible de succomber à la primauté de la superpuissance américaine.
Par conséquent, dans ce qui suit, l’objectif de notre analyse s’inscrira à l’enseigne d’un essai de démystification de l’idée selon laquelle l’hégémonisme américain de Trump représente une nouveauté de rupture dans cette politique américaine : c’est plutôt la longue léthargie béate d’après-guerre des Européens et de leurs institutions d’intégration dans le domaine géostratégique face à cette superposition des États-Unis, tant dans l’OTAN (rejet de la thèse des deux piliers) que dans les relations avec les autres pôles du système international, qui perpétue l’éclosion de ce dessein américain permanent « America first » et, de façon réparatrice, « Make America Great Again ».
1° La bipolarité d’abord, l’unipolarité ensuite : la pression américaine, accentuée à l’ère Trump II, pour une nouvelle bipolarité Est-Ouest, dans une marche vers la primauté mondiale des États-Unis
Selon Condoleezza Rice, conseillère à la sécurité nationale et, ensuite, Secrétaire d’État des États-Unis sous la présidence de George W. Bush, « La réalité, c’est que la « multipolarité » n’a jamais été une idée ou une vision unificatrice. C’était un mal nécessaire, l’absence de guerre, mais il ne favorisait pas le triomphe de la paix. La multipolarité est une théorie de la rivalité, d’intérêts concurrents — et, au pire--, de valeurs conflictuelles. On l’a déjà essayée, mais elle a mené à la Grande Guerre — qui a débouché sur la Bonne Guerre, puis sur la Guerre froide. Aujourd’hui, cette théorie de la rivalité menace de nous détourner de la réalisation des grandes tâches qui nous attendent » (Conférence de l'International Institute for Security Studies, Londres, 26 juin 2003).
En effet, pour éviter le « many voices phenomenon » et obtenir plus facilement un alignement européen de solidarité, face au pôle de l’Est (jadis l’URSS et ses alliés, aujourd’hui le « couple de raison» sino-russe), une bipolarité Est-Ouest paraissait et paraît toujours préférable aux États-Unis, leur permettant, dans un premier temps, de diriger le monde euratlantique et, dans un second temps, d’y trouver le tremplin pour la finalité « Make America Great Again » et, dans la foulée, de guider le monde occidental vers une croisade pour la primauté américaine (« America First »). Or, pareille ambition est peu conciliable avec la finalité d’une Europe Unie, grande puissance mondiale dans un monde pluriel, multilatéral et multipolaire.
Ajoutons que, sous la présidence Trump, c’est dans une logique d’interventionnisme de polarisation, qui est loin du spectre d’un isolationnisme américain, comme semblent le penser ou craignent réellement les Européens, que s’inscrit la politique interventionniste des États-Unis, dans une quête traditionnelle de primauté mondiale, moyennant un protectionnisme unilatéral, agressif, intempestif, hyperbolique et « tous azimuts ».
2° La méthode Trump : un protectionnisme unilatéral, agressif, intempestif, hyperbolique et « tous azimuts » dans une approche « hit and run »
a.- Une imposition intempestive, massive, flottante et fluctuante de droits de douane et d’autres barrières au commerce, dans un éventail éclaté d’objectifs, caractérise le protectionnisme du président Trump.
On y trouve, en effet : le souci de rééquilibrage de la balance commerciale américaine; les prétendues raisons de sécurité nationale ou, encore, de secret des affaires (« Defend Trade Secrets Act/DTSA »), quoiqu’insuffisamment documentées; la quête, sous la menace de représailles économiques, de concessions et d’avantages commerciaux et, au-delà, économiques, politico-militaires, territoriaux; le souhait de diminution des dépenses militaires américaines dans le cadre de l’OTAN, par la décharge d’une importante part du fardeau financier vers les alliés européens; la volonté de déplacer le centre de gravité de l’action internationale américaine vers le principal ennemi systémique des États-Unis, la Chine, pays qui rivalise pour la primauté mondiale; l’espoir de retombées socio-politiques internes et de croissance économique, demeurant, toutefois, à ce jour, peu réalistes; l’obtention de l’appui politique des travailleurs (et électeurs), par le rapatriement d’entreprises de production (penser, notamment, aux secteurs de l’automobile, de l’acier, de l’aluminium, du bois d’œuvre) et la sécurisation du monde agricole par la préférence nationale.
b.- On observe aussi un train de mesures d’accompagnement et de coercition, en dehors de l’imposition de droits de douane hyperboliques : contrôle accru des relations transfrontalières; menaces d’action militaire d’ordre dissuasif, voire punitif, formulées à destination de partenaires et de pays qui oseraient contourner les mesures américaines de sanctions et d’embargos, souvent imposées par le biais de législations d’extraterritorialité, qui rappellent ladite « diplomatie de la canonnière ».
3° L’instrumentalisation transcontinentale de l’OTAN
Il est vrai que l’attitude du président Trump demeure chargée d’ambivalence et de revirements, manifestés lors de ses revendications sur le Groenland, de ses réticences d’engager résolument l’OTAN dans le conflit ukrainien, de sa volonté de croiser le fer avec plusieurs dirigeants de pays membres de l’Alliance atlantique (en particulier avec les Premiers ministres de l’Espagne, de la France et du Royaume-Uni), de son insistance pour un effort accru de contributions des alliés européens à l’OTAN (5% du PIB), conjuguée à des menaces, à force de chantage, de désengagement militaire américain, qui défierait pourtant toute logique de grande puissance en quête de primauté mondiale.
Cela dit, ce parcours, plutôt erratique de la présidence Trump dans la domaine de l’Alliance atlantique, n’augure nullement un changement de cap mais s’inscrit bien dans la continuité de la politique atlantique des États-Unis, conscients du caractère utilitaire permanent de l’OTAN, voire de l’impératif de son élargissement et de son prolongement d’action vers d’autres aires géopolitiques, comme le démontre le tout récent appel du président Trump à l’OTAN et à certains pays membres pour une participation dans la guerre en Iran (détroit d’Ormuz), s’ajoutant à plusieurs autres actions d’instrumentalisation extra-européenne de l’Alliance, dites « hors zone », qui ont eu lieu par le passé, telles, notamment, les interventions multiformes dans les Balkans, en Afghanistan, en Irak, en Afrique, dans diverses zones maritimes (« Ocean Shield »).
En somme, à la fois pour éviter l’ «obsolescence » de l’Alliance atlantique dans l’après-guerre froide et pour s’inscrire dans la logique de la recherche d’une primauté mondiale, les États-Unis sous Trump, comme aussi sous d’autres présidents aux aspirations de déploiement hégémonique international, ne pourraient jamais se priver du fer de lance de l’OTAN, craignant plutôt certaines voix européennes qui se rallieraient à la thèse de sa « mort cérébrale » (selon la boutade lancée par le président Macron) dans cet après-guerre froide : bien au contraire, ils souhaitent étendre formellement le rayon d’action de l’Alliance vers la zone d’Asie-Pacifique. En effet, le maintien de l’OTAN, son élargissement et son prolongement transcontinental, combinés à la présence de bases américaines dans plusieurs États membres, assurent aux États-Unis une capacité stratégico-militaire accrue, une solidarité de positions et d’actions de la part des alliés européens, un partage du fardeau de dépenses d’interventions, un contrôle des relations extérieures de pays de l’UE, relations à orienter vers l’encerclement de la Russie (par la future participation à l’OTAN de pays déjà en partenariat, l’avons-nous vu) et l’affaiblissement de la Chine (l’ancien Secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, s’en est fait l’écho, en annonçant, le 4 avril 2024, que les membres de l’Organisation « envisageraient de renforcer les liens avec les nations du Moyen-Orient et de l’Afrique et établiraient une nouvelle stratégie », soit dans des régions à éloigner de toute influence de la Chine et de la Russie).
En somme, cette instrumentalisation de la longévité, de l’élargissement et de l’extension transcontinentale de l’OTAN par les Américains, grande puissance aux ambitions de suprématie mondiale et aux prises, en termes géostratégiques et géoéconomiques, avec ses deux principaux ennemis systémiques que sont la Russie et la Chine, vise à obtenir un comportement de loyauté et de solidarité contrôlée de ses alliés européens et à empêcher toute tentation de « décrochage » géostratégique de l’OTAN.
4° L’affligeant renoncement européen : surprise, aporie, apraxie, voire résilience de soumission
a.- La résignation face à l’offensive protectionniste américaine et l’accord « léonin » du 27 juillet 2025
Vu cette attitude constante de résignation des Européens, on n’est nullement surpris devant la hâtive conclusion de l’accord-cadre du 27 juillet, agréé in situ entre le président américain et la présidente de la Commission européenne. En effet, placée face à la « carotte » de quelques exceptions sectorielles, arbitraires et vaguement envisagées de droits de douane, brandie par les États-Unis, mais préférable au bâton de punitions de rétorsion de la Maison Blanche, comportant l’exécution des menaces de droits de douane élevés et « tous azimuts », l’UE se trouva ainsi renvoyée à la pensée d’Oscar Wilde sur l’« ambition de distraction, dernier refuge de l’échec ». Aussi, l’Union finit-elle par s’engager à effectuer des achats de produits énergétiques américains de 750 milliards de dollars, des investissements supplémentaires de 600 milliards et d’importants achats d’équipement militaire américain (malgré les objections d’une partie du Parlement européen, cet accord « léonin » est sur la route vers son approbation par l’UE, moyennant quelques correctifs).
Et, il n’est pas sans importance de noter, ici, que là où l’Europe s’est inclinée, la Cour Suprême des États-Unis s’est dressée comme rempart pour déclarer que l’International Emergency Economic Powers Act /IEEPA l’IEEPA ne confère pas au président le pouvoir d’imposer ce type de droits de douane (massifs et « tous azimuts ») et que cette compétence relève, selon la Constitution, du Congrès.
b.- La pérennisation du schéma de l’absurde : l’« Europe, géant économique et nain politique », inféodée à l’OTAN
i.- Force est de nous étonner que l’Europe, après plus de sept décennies d’intégration européenne (CEE/CE/UE), n’aie pas voulu réexaminer, dans l’après-guerre froide, son appartenance asymétrique à l’OTAN, voire, faute d’acceptation de la revendication européenne d’une Alliance « à deux piliers égaux », toujours ignorée par les États-Unis, procéder à son désenclavement, en vue d’une défense autonome du Vieux Continent.
En effet, plusieurs considérations auraient dû, à notre avis, conduire les Européens à une telle démarche de questionnement et de repositionnement et nous nous attelons, ici, à en citer les principales.
- La chute du mur de Berlin, la réunification de l’Allemagne, la dissolution du Pacte de Varsovie et la désintégration de l’URSS ouvraient la perspective d’un Continent sans blocs militaires et ordonné à la coopération paneuropéenne. Et, à cet égard, l’Amérique avait initialement tenté d’apaiser les craintes soviétiques et, ensuite, russes, d’un élargissement de l’OTAN vers l’Est : à preuve, les propos rassurants du secrétaire d'État américain d’alors, James Baker, qui promettait à Gorbatchev, en 1990, que « la juridiction militaire actuelle de l'OTAN ne s'étendra pas d'un pouce vers l'Est », propos repris, par la suite, par d’autres leaders européens (voir, M. E. Sarotte, Not One Inch : America, Russia and the Making of Post-Cold War Stalemate, 2021). Ajoutons qu’un tel paysage géopolitique de coopération paneuropéenne confèrerait à l’Europe une influence socioéconomique directionnelle à destination de la Russie post-communiste, celle dont rêvait le Général de Gaulle, eu égard au patrimoine historico-politique et historico-culturel russe, dans ce pays historiquement enraciné dans le concert des nations européennes.
- Malheureusement, une telle évolution paneuropéenne, malgré les assurances américaines de la fin de la guerre froide citées, n’aura point lieu, opposée qu’elle était aux intérêts géoéconomiques et géostratégiques des États-Unis, en marche toujours, l’avons-nous vu, depuis la présidence Reagan, vers la primauté mondiale (« America first ») : l’OTAN s’est élargie vers les pays du Centre et de l’Est européens : sous la présidence Biden, les États-Unis se sont appropriés du dossier Ukrainien, jusqu’alors aux mains des Européens dans une coopération déjà d’association avec l’UE, antichambre de l’adhésion (lorsque l’Ukraine aurait répondu à tous les critères d’admission (socioéconomiques et politiques), et ont fait de l’élargissement de l’OTAN vers Ukraine une pièce maîtresse de leur stratégie géopolitique, passant ainsi de l’endiguement (« containment » de l’URSS d’après-guerre à l’ encerclement de la Russie d’après-guerre froide, par une extension eurasiatique de l’OTAN, vers l’Ukraine et au-delà (notamment, vers des pays qui ont déjà des accords de partenariat, soit l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Georgie et la Moldavie).
ii.- Et pourtant, l’ambition d’une stratégie géopolitique de défense européenne souveraine concorde avec les enseignements de l’Histoire : celle-ci ne nous révèle pas, en effet, des paramètres de rationalité qui postuleraient la permanence et l’alignement pérenne d’intérêts dans la vie des alliances internationales, surtout dans des cas d’asymétrie de dépendance et d’appartenance géopolitique distincte (ici, référence à l’Amérique et à l’Europe); bien au contraire, elle nous éclaire suffisamment sur la fluidité des alliances, leurs intempéries internes de conflits, leurs constellations changeantes. Dans cet ordre d’idées, une réelle autonomisation de l’Europe (par rapport à une Amérique en quête de primauté mondiale), déjà grande puissance économique, ne représenterait point une anomalie de l’histoire; au contraire, elle lui permettrait d’élaborer et suivre ses propres options géopolitiques, géoéconomiques et géostratégiques de grande puissance, pour protéger à la fois ses acquis d’intégration économique et monétaire, ses frontières extérieures, ses positions, partenaires et réseaux économiques à l’étranger, le droit international et les valeurs d’humanisme à défendre efficacement dans ce monde de guerres tragiques et de conflits dévastateurs (penser notamment à ceux en Ukraine, au Moyen-Orient, en Iran), défis à relever que cette Europe ne devrait pas confier, toujours et obligatoirement, à une alliance atlantique, s’affichant d’intérêts euratlantiques communs, mais en réalité soumise à la volonté de primauté mondiale des États-Unis.
Panayotis Soldatos est professeur émérite de l’Université de Montréal et titulaire d’une Chaire Jean Monnet ad personam à l’Université Jean Moulin – Lyon 3





