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Chroniques

Jeudi 24 Novembre 2011

L'Europe du transport militaire aérien européen monte en puissance

L'Europe de la défense est régulièrement décriée pour le manque de capacités militaires dans différents domaines comme les drones, le commandement centralisé, les bombes de haute précision et j'en passe...
[Edouard Pflimlin]
Pourtant l'Europe de la défense progresse. Un exemple est celui du transport stratégique par avion, il y a peu encore très limité. Tout récemment, le 16 novembre 2011, la Norvège a signé son programme EATF (« Europe Air transport Fleet ») qui règle la question de son intégration à l'EATC (« European Air Transport Command » ou « Commandement de Transport Aérien Européen ») où elle contribuera principalement en apportant 4 nouveaux avions de transport C-130J Super Hercules, rapporte la publication spécialisée sur l'industrie de défense, Defense Industry Daily, le 21 novembre 2011 (1).

Mais qu'est-ce que l'EATC ?

C'est un commandement opérationnel qui, au départ et surtout, régule les mouvements aériens militaires de la Belgique, l'Allemagne, la France, et les Pays-Bas. Il vise à une utilisation plus efficace des moyens de transport aérien et de ravitaillement en vol dont disposent les quatre pays membres. Certains parlent d'un embryon de "European Air Forces".

Mais avec l'entrée de la Norvège, le nombre de pays qui collaborent est proche de 20 pays : l'Autriche, la Belgique, la Bulgarie, la République tchèque, la Finlande, la France, l'Allemagne, la Grèce, l'Italie, la Lituanie, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Norvège, la Pologne, le Portugal, la Roumanie, la Slovaquie, l'Espagne, et la Suède.

Comment s'est-il constitué ?

En 2001, sur une initiative franco-allemande est mis en place une cellule de coordination aérienne européenne (EACC) pour coordonner les mouvements militaires des États membres de l'Union européenne. Renommée EAC - European Airlift center - en juillet 2004, elle se fixe sur la base militaire d'Eindhoven, aux Pays-Bas, et regroupe alors sept pays (Belgique, Allemagne, France, Italie, Pays-Bas, Royaume-Uni ainsi que la Norvège, non membre de l'Union européenne).

En avril 2006, les Etats-Majors français et allemand décident d'aller plus loin et de développer un nouveau concept. Ils signent une lettre l'intention établissant un commandement commun pour réguler le transport aérien. L'EATC est né. Il est entériné au niveau politique par le conseil des ministres franco-allemand du 12 octobre 2006. En 2007, les Pays-Bas et la Belgique - qui font face aussi à des coupes dans leur budget de défense - rejoignent l'initiative. Le Luxembourg signe un protocole d'accord en 2009. Le concept de l'EATC est signé le 11 mai 2007 à Bruxelles en marge du comité militaire de l'Union européenne. Et les quatre chefs d'Etat-major paraphent le 17 novembre 2009, la déclaration commune d'établissement.

Le nouveau EATC a été inauguré sur l’aéroport d’Eindhoven aux Pays-Bas, le 1er septembre. 2011 (2). Pour le ministre de la défense néerlandais, Eimert van Middelkoop, qui présidait la cérémonie, avec l’EATC, les avions de transport et de ravitaillement des Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne et la France seront "désormais sous un seul commandement". Cette fusion devrait permettre "une meilleure coordination et une meilleure efficacité de plus de 200 avions militaires" . Tous ne seront pas basés à Eindhoven. Ils opéreront à partir de leur base habituelle dans les différents aéroports en Europe … ou ailleurs. Ce commandement vise aussi à "l’élaboration d’une doctrine commune d’entraînement et de formation", tout comme à s’entendre sur des normes standard et de maintenance de la flotte.

La flotte contrôlée par EACT devrait comprendre : 29 avions C-130 Hercules (belges, français, allemands, néerlandais), 135 avions Transall C-160 (français et allemand), 19 CASA 235, 10 Airbus A-310, 2 Airbus A340, 2 avions KDC-10 (néerlandais), 1 DC-10 et 20 avions VIP (comme les Gulfstream IV néerlandais). A terme, il devrait aussi comprend des Airbus A400M (une fois qu’ils seront livrés aux forces armées). Au niveau des nationalités, il y aura 80 avions allemands, 60 avions français, 20 avions belges (l’ensemble de la flotte belge), 10 avions néerlandais.

L’équipe de l’EATC, une fois au complet, sera d’environ 150 personnels
militaires, venus surtout des quatre pays "fondateurs" (65 Allemands, 45 Français, 25 Néerlandais, 20 Belges).

Capacité de réaction à des crises

L’EATC sera dirigé par le général allemand Jochen Both. Du moins pour commencer. Car le commandement sera assuré en alternance par Français et Allemands.

La capacité opérationnelle initiale est prévue pour le mois de décembre 2010, au plus tard ; la capacité opérationnelle complète d’ici juillet 2013.

Les principaux objectifs de l'EATF sont : "d'améliorer le transport aérien au sein de l'Union européenne, d'élaborer des solutions concrètes pour une meilleure utilisation des moyens de transport aérien existants et futurs mis à disposition pour des besoins militaires pour répondre aux exigences opérationnelles; de développer des moyens existants pour l'optimisation des intéressés et l'avenir des organisations et des structures de transport aérien et, enfin, pour être en mesure de transporter tout le personnel / matériel par tout actif avec un minimum de contraintes". (3)

Avec l’EATC, l’Europe dispose d’une capacité nouvelle de réaction de crise, qu’il s’agisse d’une opération proprement militaire, de maintien de la paix ou d’une mission plus civile de secours de catastrophe ou d’évacuation de citoyens. Cela répond au besoin de l'Union européenne en matière d'avions de transport stratégique.

L'EATC préfigure des coopérations dans des domaines précis en matière de défense européenne. Il répond à la nécessaire relance de la politique européenne de sécurité et de défense, comme le soulignait tout récemment Eric Peters, conseiller au bureau de politique européenne du président de la Commission européenne. (4)

Il correspond à la nécessité d'une plus grande coopération sous l'égide de la France et l'Allemagne, mais avec le Royaume-Uni aussi.

"Le Royaume-Uni a besoin de développer un agenda européen plus positif pour contrebalancer ses demandes de désengagement dans le domaine social. Il pourrait choisir d’adopter une attitude plus entreprenante en matière de sécurité commune et de relations extérieures. Marquée par l’opération libyenne, l’Allemagne ne pourra échapper à un rôle stratégique à la mesure de sa stature de géant économique, et qui s’inscrira dans l’UE. La France doit, quant à elle, clarifier les ambiguïtés d’une position en faveur d’une PSDC ambitieuse, mais aussi séduite par la dynamique des coopérations bilatérales et par le retour au sein du commandement de l’OTAN.", indique M. Peters. "Une intégration accrue est nécessaire si l’on veut tirer les leçons du passé. Les axes d’action possibles ne manquent pas mais sans une communautarisation de la PSDC, une "européanisation" de la mise en commun des moyens militaires et l’élaboration d’une nouvelle stratégie européenne de sécurité et de défense, il sera difficile de faire un réel saut qualitatif." ajoute-t-il dans une tribune au journal Le Monde.


Les participants à un séminaire organisé à Paris en juillet 2011 dans le cadre des "rencontres de Weimar" ont notamment aussi souligné la nécessité du " pooling and sharing " ("mise en commun et partage") qui n’est pas une option mais une obligation. Dans ce cadre il est nécessaire de soutenir le développement de coopérations à géométrie variable sur une base géographique (groupe de Visegrad, Etats baltes) ou/et thématiques (EATC, notamment mais aussi surveillance maritime, soutien médical…).

Le "pooling and sharing", c’est aussi et d'abord l’occasion de sérieuses économies. Selon Nick Whitney (ex chef de l’agence européenne de défense (AED) et chercheur à l’ECFR, le coût de la non-coopération représente "entre 15 % à 30 % des budgets". Contrairement aux idées reçues, c’est aussi le seul moyen d’éviter la perte d’un savoir faire. "A force de ne pas coopérer, les nations européennes ont déjà perdu des pans entiers de leur capacité (transport stratégique, ravitaillement en vol, surveillance…)".. "C’est un formidable levier pour le maintien de capacités nationales."

La question d'une politique industrielle d'armement commune se pose

Une politique industrielle est également nécessaire "L’industrie européenne de défense pèse 93 milliards d’euros, 30 % de la production mondiale et près de 400 000 emplois. Mais elle souffre des restrictions budgétaires – les dépenses militaires de l’UE sont passées de 3 à moins de 1,7 % du PIB en trente ans.", souligne M. Whitney La task-force mise en place à la Commission européenne va permettre "à la Commission de mobiliser tous les instruments de sa boîte à outils politique industrielle, marché unique, financement de technologie et d’innovation, et d’alimenter le dialogue et la coopération avec l’Agence européenne de défense, autre acteur-clé dans ce domaine."

Au plan industriel, on sait que les seuls marchés nationaux ne suffisent pas d’autant plus que les cloisonnements et les obstacles persistent à l’intérieur des Etats et entre eux. Malgré tout, il reste des obstacles. Et les Etats ne coopèrent toujours pas vraiment entre eux. Seules 20% des dépenses de défense des Etats membres sont aujourd’hui réalisées en coopération...

Reste un gros travail d'harmonisation des règles de fonctionnement concernant l'EATC : l’harmonisation des conditions d’emploi, l’intervention pour simplifier les autorisations de vol, la formation sur avions tactiques ou la préparation de l’arrivée de l’A400M.

Préparer l’arrivée de l’A400M dans les flottes

C’est un enjeu primordial pour l’avenir. Car c’est l'EATC qui aura le commandement de cette unité multinationale qui rassemblera 4 des 7 pays acheteurs d’A400M (France (50 appareils), Allemagne (60), Belgique (7), Luxembourg). Il faut notamment écrire le projet de concept de l’unité et la doctrine de l’emploi.

L’arrivée de l’A400M sera le vrai test grandeur nature de la dimension fonctionnelle de l’EATC. Le projet est d’une certaine façon " révolutionnaire". Pour la première fois, les flottes disposeront d’une structure commune avant l’arrivée d’un nouvel appareil. Mais il faut inventer toute une série de solutions. C’est "très compliqué" avoue un des responsables chargés du dossier. Il faut négocier les aspects juridiques — comme le problème constitutionnel pour l’Allemagne —, les aspects financiers — faut-il un budget indépendant ou non, quelles sont les clés de répartition ? —, opérationnels — il faut définir les niveaux de commandement, qui va gérer ?, fixer les objectifs… — techniques, la logistique et les infrastructures. La Belgique s’est portée candidate pour accueillir l’unité.

Tout doit être terminé pour la fin de l’année car chacun espère la signature des autorités politiques mi-2012. Si l’arrivée de l’avion est échelonnée — entre 2013 pour la France et 2018 pour la Belgique — la date d’entrée en fonction du premier avion est désormais très proche.

Souhaitons que l'Europe, qui progresse vers la voie d'une plus grande gouvernance économique, saura agir vite en matière de défense. Des ouvertures ont lieu périodiquement. Ainsi, le secrétaire d'Etat à la défense allemand Stéphane Beemelmans s'est déclaré, jeudi 24 novembre 2011 dans une interview accordée au quotidien La Tribune, (5) favorable à la mise en place de programmes d'armement communs entre la France et l'Allemagne, en particulier sur les drones, autre domaine dont les lacunes de l'Europe ont été mises en avant par la guerre en Libye notamment. "De la concurrence sur des programmes du passé, nous devons passer à des projets communs pour le futur", a-t-il affirmé, citant en particulier les projets de drones à l'étude en France et en Allemagne. "Je ne crois pas à deux projets de cette envergure au niveau européen", a-t-il poursuivit, affirmant travailler "pour aboutir à un projet unique". Espérons qu'il sera entendu, c'est une nécessité !


Sources :
(1)(http://www.defenseindustrydaily.com/european-air-transport-command-agreement-signed-03326/?utm_medium=textlink&utm_term=continuereading&utm_campaign=newsletter&utm_source=did&utm_content=Committee+Not+So+Super+|+Indonesia%27s+F16s+|+M4+Carbine+|+Europe%27s+Air+Transport+Command&date_sent=2011-11-22+15%3A52%3A33)

(2) http://www.bruxelles2.eu/defense-ue/capacites-milit-%E2%80%93-exercices-ue/leatc-inaugure-a-eindhoven.html

(3)La flotte européenne de transport aérien, Agence européenne de défense, 19 mai 2011
http://www.eda.europa.eu/Libraries/Documents/factsheet_-EATF_final.sflb.ashx

(4)« Une relance de la politique européenne de sécurité et de défense est possible », Le Monde daté du 23 novembre 2011, Eric Peters (*), conseiller du bureau politique européenne du président de la Commission européenne.

(5) "Il faut reconcevoir le marché européen de la défense", entretien avec Stéphane Beemelmans, La Tribune, le 24 novembre 2011
http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20111123trib000666291/il-faut-reconcevoir-le-marche-europeen-de-la-defense.html


Lire aussi le rapport sur l'EATF par l'Agence européenne de défense en octobre 2010 : http://www.eda.europa.eu/Libraries/Documents/EATF_Model_version_6_1_1.sflb.ashx



Chroniqueur à Fenêtre sur l'Europe et chercheur à l'IRIS, Edouard Pflimlin est l'auteur d'une note pour la Fondation Robert Schuman : « Vers une autonomie des capacités militaires de l'Union européenne ? ».

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