par Edouard Pflimlin, le jeudi 05 juillet 2012

La France et l'Allemagne ont pris l'initiative jeudi 14 juin de relancer la consolidation de l'industrie européenne de la défense, en décidant d'explorer très vite leurs possibilités de coopération.
Conformément aux intentions déclarées du président François Hollande, la France, déjà liée par des accords bilatéraux avec la Grande-Bretagne, "se place ainsi au coeur d'un effort multinational", a déclaré Guy Anderson, analyste du groupe de consultants IHS Jane's à l'AFP. (1)


Une lettre d'intention a été signée jeudi matin. Elle est destinée à relancer la coopération militaire entre les deux pays, moribonde depuis des années. Elle liste huit thèmes (2) pour lesquels Paris et Berlin sont prêts à étudier la faisabilité de projets conjoints, indique Les Echos jeudi 14 juin 2012. Les plus importants d'entre eux seront au menu de la rencontre entre Jean-Yves Le Drian, le ministre français de la défense et son homologue, Thomas de Maizière, vendredi 22 juin à Berlin. Les deux hommes parleront aussi des opérations militaires et de sujets industriels.

Cette rencontre entre dans le cadre d'une "tournée de l'Europe de la Défense" entreprise par le nouveau ministre français. Il recevra lundi prochain à Paris son homologue italien Giampaolo Di Paola, avant de s'entretenir le 2 juillet à Londres avec le ministre britannique de la Défense Philippe Hammond. Des déplacements à Bruxelles et Helsinki sont également prévus.

A ce stade, la feuille de route franco-allemande ne comporte que des pistes exploratoires. Elle a au moins le mérite de formaliser la décision de relancer la coopération militaire bilatérale prise lors du dernier conseil franco-allemand de février dernier.

A400M et drones MALE

Les deux projets les plus concrets et les plus réalistes à courte échéance concernent la maintenance de l'A400M et les drones MALE (« Moyenne altitude longue endurance »), deux thèmes qui font l'objet d'une coopération franco-britannique dans le cadre du traité de Lancaster House. Très hostile aux coopérations à plusieurs pays, Londres acceptera-t-il d'en discuter à trois  ? « L'accord avec Berlin évoque l'exploration de pistes de coopération, ça ne mange pas de pain. Ce que les Britanniques rejettent avant tout, ce sont les coopérations multilatérales institutionnelles, via l'Agence européenne de défense par exemple », minimise une source proche du dossier.

La déclaration d'intention crée des groupes de travail chargés d'étudier les besoins dans les domaines des satellites, des blindés, des avions, des hélicoptères et des drones.
Ces groupes devront présenter leurs premières conclusions avant l'été et leur rapport final en décembre pour une feuille de route jusqu'en 2030.

L'objectif est de lancer les premiers projets concrets en janvier 2013 à l'occasion du 50e anniversaire du Traité de l'Elysée, qui marqua le début de la réconciliation entre les deux pays après la guerre. Pour François Hollande, il s'agira de montrer que ses efforts pour relancer l'Europe de la Défense payent, conformément aux promesses faites durant la campagne électorale.

L'Allemagne a pris l'intiative de publier cette lettre d'intention avant même la visite à Berlin le 22 juin du ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian. Berlin voulait apparemment sauter sur l'occasion créée par l'arrivée à l'Elysée d'un homme décidé à relancer la coopération européenne en matière d'armement.
Le document affirme que la "coopération franco-allemande est déterminante pour le développement de l'industrie européenne de l'armement". Celle-ci marquait le pas depuis le lancement dans les années 90 de grands programmes européens comme l'avion de transport militaire A400M, qui a accumulé les retards et les dépassements de coûts.

L'accord franco-britannique de Lancaster House patine

L'ancien président Nicolas Sarkozy, lui, s'était rapproché de la Grande-Bretagne, en signant en novembre 2010 les accords de Lancaster House qui prévoient un renforcement des coopérations bilatérales franco-britanniques.
Pour Guy Anderson, cette déclaration n'est pas une surprise: "la France a toujours dit qu'elle voyait l'accord franco-britannique comme le noyau de quelque chose de plus vaste ».
La Grande-Bretagne est par principe hostile aux grands programmes européens mais il pense que "Londres adoptera une approche pragmatique: il est peu probable qu'elle néglige les réductions de coûts de développement et les économies d'échelle que permettrait la participation de l'Allemagne".

Les décisions politiques sont une condition nécessaire à la relance de la coopération industrielle, mais beaucoup d'efforts de coordination ont tourné court.
Ainsi, le projet de véhicules blindés de combat (MRAV multi-role armored vehicle), lancé dans les années 90 par la France, l'Allemagne, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, a débouché sur un blindé germano-néerlandais, le Boxer. La France s'est retirée en 1999 parce que le cahier de charges ne correspondait pas à ses besoins.

Ce protocole d'accord intervient au moment où l'accord franco-britannique de Lancaster House, signé le 2 novembre 2010, peine à se traduire concrètement. Il prévoit une série de coopérations, plus ou moins concrètes, dans une série de 13 domaines et définit une politique commune sur quelques sujets partagés par les deux partenaires pour l'avenir de l'OTAN (mais pas de l'Union européenne), de l'Afghanistan et du Pakistan.

Mais les dossiers n'avancent pas. Ainsi début janvier, lors d'une visite à Washington, le jour même où Obama annonçait une nouvelle orientation stratégique pour les armées américaines, les ministres de la défense britannique et américain signaient, jeudi 5 janvier 2012 une « déclaration d'intention sur la coopération en matière de projection de la puissance maritime et la coopération dans les porte-avions » (3)
Or, la coopération en matière de porte-avions était justement un des points de l'accord franco-britannique qui devait permettre aux seconds de pallier l'absence de porte-avions pendant ces quelques années. Certes un exercice, annoncé comme une démonstration de force majeure, est attendue pour la fin 2012 entre les deux marines en Méditerranée avec l'engagement, côté français, du Charles de Gaulle et, côté britannique, du HMS Ocean et du HMS Illustrious, comme le rapporte Mer et Marine. Mais c'est à peu près tout. Les Britanniques restent ainsi fidèles à leur idéal de double alliance, avec les Américains d'un côté et avec les Européens de l'autre. Mais la première l'emporte toujours sur la seconde. Le ministre britannique de la défense l'a justement rappelé à Washington.

« En défense, on sait bien que les projets actuels patinent, du moins côté industriel. Mis à part la coopération nucléaire qui fait l'objet d'un traité inscrit dans le marbre, et correspond à une vraie convergence d'intérêt (Royaume-Uni et France sont les seuls pays européens à disposer de l'arme de dissuasion nucléaire), les autres projets sont toujours dans les cartons. Outre les difficultés habituelles de la coopération à plusieurs – plus lente à mettre en place qu'un projet en solo -, il y a des facteurs de divergence quasi-politique. Les deux gouvernements n'ont pas la même approche de la politique industrielle européenne de défense. Pour la France, cela passe par la protection de son champion national et éventuellement européen. Pour le Royaume-Uni, cela reste encore un adossement industriel aux industries américaines. En termes juridiques, cela se traduit, pour le premier, par la volonté d'un appel d'offres restreint au marché européen », soulignait le 9 décembre 2011 Nicolas Gros-Verheyde sur son blog Bruxelles 2 spécialisé sur l'Europe de la défense. (4)

Paris et Londres devraient certes attribuer début juillet le contrat du drone de surveillance MALE (moyenne altitude - longue endurance) au tandem franco-britannique formé par Dassault Aviation et BAE Systems, selon des sources industrielles.
Mais rien n'empêcherait a priori le groupe franco-allemand EADS, qui propose le drone Talarion, d'entrer dans le jeu à terme, que ce soit pour ce drone de surveillance ou pour le drone de combat, envisagé à horizon 2030 dans le cadre de la prochaine génération d'avions de combat.

Le protocole d'accord signé entre la France et l'Allemagne indique d'ailleurs que Paris, Berlin et Londres souhaitent également étudier la possibilité de développer ensemble un drone européen, sans plus de précisions.

Hors l'A400M et les drones MALE, les concrétisations de coopération potentielles ne sont pas attendues avant plusieurs années. Mais la lettre d'intention traduit une prise de conscience commune qui, on l'espère, donnera un coup de fouet à l'Europe de l'armement.

Edouard PFLIMLIN

(1) « Paris et Berlin veulent relancer vite l'industrie européenne de la défense », Patrick Rahir, AFP, jeudi 14 juin 2012

(2) http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/air-defense/actu/0202118966137-defense-vers-une-relance-de-la-cooperation-franco-allemande-334032.php

Les 8 thèmes

1-Espace : poursuite de la coopération autour du renseignement d'origine optique et radar
2-Terrestre : études des lacunes techniques, développement et acquisition à risque réduit des systèmes d'armes futurs
3-Hélicoptères  : approches communes autour des Tigre et NH90 (capacités et évolutions), études d'un hélicoptère lourd (selon moyens financiers)
4-Défense anti-aérienne et anti-missiles  : évaluation de solutions communes pour les basses couches dans une approche européenne
5-certification d'aéronefs  : dialogue commun
6-Drones  : évaluation de solutions « Male » potentielles pour le court terme (2014) et long terme (2020) (« La France restera en liaison avec les Britanniques dans le cadre du traité de Lancaster house »)
7-A400M  : maintenance, évolution et protection
8-Systèmes navals  : études pour une nouvelle torpille lourde

(3)http://www.bruxelles2.eu/defense-ue/armees-europeennes/les-britanniques-convolent-en-justes-noces-avec-les-us-sur-les-porte-avions.html
(4)http://www.bruxelles2.eu/?s=en+d%C3%A9fense%2C+on+sait+bien+que+les+projets+actuels+patinent%2C+du+moins+c%C3%B4t%C3%A9+industriel


Edouard Pflimlin est chercheur à l'IRIS et chroniqueur à Fenêtre sur l'Europe.
Il est l'auteur d'une note pour la Fondation Schuman : "Vers l'autonomie des capacités militaires de l'Union européenne ?"

Lien : http://www.robert-schuman.eu/notes.php?num=33

Son dernier ouvrage : Edouard Pflimlin, "Le Retour du Soleil levant. La nouvelle ascension militaire du Japon", Ellipses, Paris, 2010, 220 pages, 19,50 euros.

Liens : http://www.editions-ellipses.fr/product_info.php?products_id=7343

http://www.editions-ellipses.fr/DPresse/5468_presse.pdf