par Pascale Joannin, le mardi 06 mars 2012

A l'occasion de la journée internationale de la femme, Pascale Joannin, directeur général de la Fondation Robert Schuman, présente le modèle européen en matière d'égalité entre les sexes. Elle constate ainsi que l'Union européenne est la région du monde où les droits des femmes sont les mieux respectés et que les Etats de l'Union ont accompli, au cours des dernières années, des progrès en ce domaine, notamment en ce qui concerne la participation des femmes à la gouvernance des entreprises. Toutefois, des inégalités subsistent notamment en termes d'égalité salariale où la situation est loin d'être idéale.
Si la représentation des femmes augmente dans les conseils d'administration des entreprises en Europe, elle tend à régresser dans le domaine politique. La crise économique a accentué cette tendance. Le traité de Lisbonne a mis en place l'initiative citoyenne, un nouvel instrument pour rapprocher les citoyens et l'Union européenne. Les femmes pourraient l'utiliser et proposer une initiative pour demander une réelle application du principe d'égalité hommes/femmes inscrit dans les traités. Les Européennes souhaitent une parité incontestable dans tous les secteurs professionnels.


INTRODUCTION :

Alors que l'Europe est décriée de toutes parts, quelques données fondamentales méritent d'être rappelées, au premier rang desquelles la place des femmes dans nos sociétés.

En effet, quand on y regarde de plus près, où la qualité de vie est-elle la meilleure pour une femme dans le monde sinon en Europe ? Où y a-t-il le plus de femmes dans les gouvernements ou dans les parlements au monde, même si la situation reste encore à améliorer, si ce n'est en Europe ? Où enfin la pro- gression des femmes dans les entreprises est la plus forte en 2011 sinon encore en Europe ?

Bien sûr, il n'est guère possible de se satisfaire de la situation présente qui laisse encore trop de femmes dans un état d'inégalités flagrantes. Mais un mouvement est en cours qui va amener les responsables quels qu'ils soient à favoriser davantage l'insertion des femmes dans les postes jusqu'à présent détenus quasi exclusivement par les hommes dans les hiérarchies. Il ne sera bientôt plus de très bon ton d'afficher un staff de direction de managers ou une équipe de campagne, voire gouvernementale, uniquement masculine. Les retardataires seraient bien avisés d'y venir d'eux-mêmes au risque d'y être contraints ou de se faire mal noter.

L'Europe traverse peut-être des difficultés, mais elle est observée de près par de nombreux acteurs mondiaux qui lui trouvent encore bien des attraits et des talents. Ceux-ci mériteraient sans doute d'être mieux mis en valeur si l'Europe mettait en avant, comme la vice-présidente de la Commission européenne, Vi -viane Reding, envisage de le faire d'ici mars 2012, de manière autorégulée ou réglementée, un modèle européen de mixité où les femmes ont vraiment la place qu'elles méritent, du fait de leurs compétences.

La question "féminine" est plus que jamais présente en cette période de crise. Elle ne se situe pas dans un "retour à la maison" dont certains oseraient rêver, mais dans une plus grande implication des femmes dans le "business". La gent féminine est autant, voire souvent plus qualifiée, que la gent masculine.

Plus diplômées, les femmes sont aussi mieux armées dans les périodes de crise car elles sont souvent des gestionnaires et organisatrices chevronnées. Il serait vraiment dommage de se priver d'elles en cette période difficile.

Mais ces nécessaires évolutions ont du mal à s'opérer naturellement ; les blocages existent toujours et maintiennent un "plafond de verre" de plus en plus mal supporté. Elles se font donc plutôt par l'incitation ou la contrainte. De nombreuses lois ont été adoptées en 2011 en Europe pour vaincre ces réticences et donner un "coup d'accélérateur" dans les conseils d'administration des entreprises. Les effets s'en font sentir immédiatement.

La France rattrape, à elle seule, les États-Unis. De plus, les Françaises font davantage d'enfants que les autres Européennes. Quelles spécificités encore la France cache-t-elle ?

La féminisation y reste encore trop lente comme dans certains pays, mais la tendance est là. Et c'est l'Europe toute entière qui connait ce phénomène. Selon les spécialistes de la formation de haut niveau, ces futures dirigeantes se préparent d'ailleurs à leurs nouvelles fonctions, avec un zèle qui surprend car elles souhaitent que leurs compétences soient reconnues. Elles vont obliger les hommes à s'y mettre aussi et à reviser leurs modes de pensée et d'organisation. Il était temps que les choses évoluent. Est-ce durable ?

LES FEMMES INVESTISSENT DE PLUS EN PLUS L'ENTREPRISE

Les femmes sont de plus en plus nombreuses à travailler ; dans l'Union européenne, 62,5% des femmes travaillent.

Cependant, 31,4% d'entre elles travaillent à temps partiel, soit un pourcentage quatre fois plus élevé que chez les hommes. Par ailleurs, à qualification égale, les femmes restent encore trop souvent moins bien payées que les hommes; l'écart moyen est de 17,5% dans l'Union, ce qui constitue une vraie discrimination.

Les femmes sont aussi plus diplômées que les hommes ; elles obtiennent 58,9% des diplômes délivrés par des universités européennes. Bien qu'elles soient hautement qualifiées et toujours plus nombreuses sur le marché du travail, elles restent encore minoritaires dans les postes à responsabilité des entreprises, notamment au plus haut niveau. Des évolutions sont pourtant en cours.

DE L'EFFET DES QUOTAS

La Norvège a montré l'exemple en 2005 en imposant des quotas de représentation de femmes dans les conseils d'administration des entreprises. De fait, c'est le pays qui affiche encore le meilleur taux de représentation féminine : 36%. Mais de nombreux autres pays européens notamment (Espagne, France, Belgique, Italie, Pays-Bas, etc.) lui ont emboîté le pas en prenant des mesures législatives similaires afin de changer radicalement les vieilles habitudes de cooptation strictement masculine.

La progression est, par exemple, particulièrement nette en France où, sous l'effet de la loi du 27 janvier 2011, le nombre de femmes nommées dans les conseils d'administration des entreprises cotées en bourse s'est fortement accru pour atteindre 20,8% pour les entreprises du CAC40. La loi s'appliquant progressivement, le mouvement devrait s'amplifier.

VERS UNE VRAIE MIXITÉ

Toutefois, ces résultats encourageants ne doivent pas masquer la réalité : la situation est encore loin d'être idéale. Pour la simple raison que si les dispositifs législatifs ont permis d'enregistrer des progrès substantiels pour la mixité des conseils d'administration, ils ne concernent pas les comités exécutifs. La présence des femmes y est donc moindre. En Europe par exemple, 20% seulement des entreprises possèdent un comité exécutif où siègent au moins 2 femmes, contre 50% aux États-Unis.

Or, c'est au sein des comités exécutifs que se prennent de nombreuses décisions stratégiques. Il reste donc encore beaucoup à faire pour investir ces lieux de pouvoir. Au demeurant, le principe des quotas, décrié pour toutes sortes de raisons, présente au bout du compte un effet positif qui permet de marquer les esprits, de les faire évoluer, de bousculer l'ordre établi et les mentalités, et ainsi de faire progressivement avancer la cause féminine en entreprise. Il est sans doute regrettable de devoir recourir à cet instrumentlégislatif, mais ce ne sont pas les représentants du sexe masculin qui auraient spontanément pris l'initiative de le faire. Dorénavant, le temps de la gouvernance d'entreprise non mixte semble révolu.

À la fin de l'année 2011, les premiers résultats de l'application de ces quotas montrent une progression sensible du nombre de femmes ayant un ou plusieurs mandats d'administrateur et, partant, du nombre d'entreprises ayant féminisé leurs conseils d'administration.

On dénombre ainsi 68% d'entreprises en Europe ayant au moins 2 femmes dans leur Conseil contre 74% aux États-Unis.

ENCORE TROP PEU DE FEMMES EN POLITIQUE

Par comparaison, la situation stagne, voire régresse en ce qui concerne les femmes dans la vie politique. La crise engendre la formation de gouvernements dits de techniciens où les femmes ont la part congrue (Grèce, Italie) et, il faut bien le constater, les gouvernements de droite font moins bien sur la parité que les gouvernements de gauche, même quand ils leur succèdent comme en Espagne. Souvent enfin, la volonté politique s'étiole au fil des remaniements, qui montrent invariablement une Souvent enfin, la volonté politique s'étiole au fil des remaniements, qui montrent invariablement une tendance à nommer un homme à la place d'une femme lorsque celle-ci est sortante. Par exemple en France avec le non-remplacement par une autre femme de Christine Lagarde, nommée à la tête du FMI.

Dans les assemblées, qui sont censées représenter l'ensemble de la population, les femmes restent encore sous-représentées : selon l'Union interparlementaire (UIP)au 30 novembre 2011, sur les 44 984 membres que comptent les parlements dans le monde (chambres basses et hautes confondues), on dénombre seulement 8710 femmes, soit une proportion de 19,8%.

L'Union européenne (24,62%) devance les Amériques (22,6%), les autres pays européens(20,5%), l'Afrique subsaharienne (20,4%), l'Asie (18,3%), les pays arabes (13,5%) et les États du Pacifique (12,9%).

Pour le nombre de femmes élues dans les Parlements, les pays européens occupent 7 des 10 premières places du classement mondial. Sur ces 7 pays, 4 sont des États membres de l'Union européenne (Suède, Pays-Bas, Finlande, Belgique).

Pour le nombre de femmes qui président une des chambres du Parlement, sur les 41 femmes recensées par l'UIP, 16 sont Européennes dont 13 issues d'États membres de l'Union européenne (Autriche (les 2 chambres), Belgique, Bulgarie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République tchèque, Royaume-Uni, Roumanie), 10 représentent des États d'Afrique, 7 des Caraïbes, 6 des États d'Asie et 2 des Amériques. Les femmes ne représentent que 15,6% des présidents de Parlement.

Depuis le 1er janvier 2012, la moyenne des femmes au sein des Parlements de l'Union européenne s'établit à 24,62%.

Dans les gouvernements des pays de l'Union européenne, les femmes représentent en moyenne 24,15% des ministres, contre 26,07% l'an dernier ! Un seul gouvernement européen ne comprend aucune femme ministre : la Hongrie.

Au 1er janvier 2012, 9 femmes étaient Premier ministre de leur pays, dont 4 en Europe – 3 dans l'Union européenne (Allemagne, Danemark, Slovaquie) et Islande –, 1 en Australie, 1 au Bangladesh 1 à Trinidad et Tobago, 1 au Pérou et 1 en
Thaïlande.

10 femmes étaient présidentes de leur pays, dont 4 en Europe – Finlande, Lituanie, Confédération helvétique, Kosovo –, 1 en Argentine, 1 au Brésil, 1 en Inde, 1 au Libéria, 1 au Costa Rica et 1 au Kirghizistan.

Au Parlement européen, les femmes sont plus nombreuses (34,26%) que dans les Parlements nationaux (24,62%). Avec le traité de Lisbonne, le nombre de parlementaires a augmenté passant de 736 à 753. Mais sur les 17 nouveaux membres, il n'y a que 5 femmes. Un seul État (Malte) n'y a pas envoyé de femmes.

Les femmes ne doivent pas se laisser bercer d'illusions : elles n'obtiendront rien sans se battre au quotidien contre les pesanteurs, les habitudes, les stéréotypes et autres clichés qui ont encore cours en ce début de XXIe siècle. Il ne s'agit pas d'opposer les femmes aux hommes, ils/elles sont complémentaires, mais bien au contraire de veiller à un meilleur équilibre entre les deux genres. Compte tenu des défis qui nous attendent, nous ne serons pas trop de deux pour les affronter et les surmonter.

Les obstacles sont nombreux, les mentalités évoluent lentement. Mais à ne rien vouloir changer, les mesures incitatrices, voire contraignantes, s'imposeront. Plusieurs outils existent et certains ont déjà été utilisés. D'autres verront le jour prochainement. En Europe, par exemple, l'initiative citoyenne mise en oeuvre par le Traité de Lisbonne donne la parole aux citoyens européens (un mil-
lion) à compter du 1er avril 2012. Les femmes pourraient l'utiliser pour demander une réelle application du principe d'égalité hommes/ femmes inscrit dans les traités.

La Fondation Robert Schuman a déjà rencontré de nombreuses Européennes très désireuses de s'impliquer dans une initiative citoyenne pour faire évoluer la législation européenne. Car les Européennes ne sauraient se contenter de la situation actuelle.

Paru dans "Questions d'Europe" n° 231 du 5 mars 2012


Pascale JOANNIN est Directeur général de la Fondation Robert Schuman. Ancienne auditrice à l'Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale (IHEDN), elle est l'auteur de " L'Europe, une chance pour la femme ", Note de la Fondation Robert Schuman, n°22, 2004. Elle a co-dirigé l'Atlas permanent de l'Union européenne , Lignes 
de repères, 2012.

http://www.robert-schuman.eu