par Bruno Vever, le mardi 17 septembre 2013

Un triangle opaque où s'engloutissent nos potentiels de relance économique, de rationalisation des dépenses publiques, d'allègement fiscal et d'éclaircie sociale menace de transformer la raison d'être de l'Union européenne dans le chacun pour soi d'une non-Europe à la dérive. Les dirigeants des Etats membres, les instances européennes et l'opinion publique sont en passe d'y perdre tous leurs repères.


Du côté des dirigeants des Etats membres, pourtant codirigeants européens, l'angle de vue demeure étroitement national, par-delà un respect contraint des règles communautaires. Soixante années de construction européenne n'y ont rien changé, union monétaire comprise ! Cette hémiplégie paraît même progresser dans l'actuelle génération politique, au pouvoir comme dans l'opposition, à commencer par chez nous. De la droite à la gauche, sans parler des anti-Européens militants des deux extrêmes, où sont aujourd'hui les Européens déclarés et assumés comme tels ? S'ils se cachent, ils se cachent trop bien ! A quand leur « coming out » ?

Du côté des instances européennes, l'angle de vue devient de plus en plus technocratique. Faute d'impulsion politique, on ne coupe plus les cheveux en quatre mais en vingt-huit. On dissèque entre initiés des rapports, des normes et des mécanismes en tous genres peu compréhensibles au commun des Européens. On continue d'explorer le labyrinthe obscur d'un marché unique toujours inachevé, mais déjà en voie de déclassement à l'heure de la mondialisation. Que fait-on par contre pour renforcer solidairement l'Europe face à cette concurrence mondialisée ? Ne comptons pas sur nos médias pour commenter la question : ils ont depuis longtemps déserté, au profit d'actualités jugées plus attractives, le suivi de ces austères travaux. Seules les crises récurrentes sur le renflouement dramatisé de tel ou tel Etat membre paraissent les motiver encore.

Dans pareilles conditions, l'angle de vue des Européens est tellement occulté ou brouillé qu'il ne leur permet plus de voir ou de comprendre quoi que ce soit au fonctionnement de l'Europe, laissant la voie libre à toutes les désinformations. Hier encore la suppression des contrôles aux frontières, la création d'une monnaie unique ou les nouveaux élargissements étaient des enjeux clairs, même s'ils occasionnèrent en leur temps des débats souvent animés avant de devenir notre réalité. Mais qui aujourd'hui, hors des cercles de Bruxelles, a entendu parler de la « stratégie Europe 2020 » et de ses projets intemporels et déconnectés de « croissance intelligente, durable et inclusive » ? A t-on jamais fait de bonne politique avec de bons sentiments ? Quant aux multiples rustines improvisées pour colmater l'union monétaire qui, à l'exception de rares experts financiers, est capable d'en comprendre l'agencement, la fiabilité et les incidences pour les Européens ?

Faut-il dès lors s'étonner que la seule Europe encore visible à ces Européens soit aujourd'hui celle d'une austérité budgétaire croissante, de factures fiscales alourdies, d'un pouvoir d'achat amputé, d'une compétitivité en berne et d'emplois détruits ou menacés ? Voilà bien le « triangle des Bermudes » où est en passe de nous piéger cette non-Europe !

Car cette crise qui n'en finit plus n'est pas la crise d'un abus d'Europe, comme les détracteurs de tous bords se plaisent à le dénoncer, mais bien la crise d'une non-Europe dont l'abus de faiblesse est dû au conservatisme aveugle d'Etats membres cramponnés à leurs illusoires souverainetés. Les Européens n'ont pas fini de payer l'écrasante facture de cette trahison collective de leurs intérêts communs, bien illustrée par le triple renoncement actuel à compléter l'union monétaire, redéployer le budget européen et faciliter leurs libres initiatives.

Concernant l'union monétaire, nos dirigeants persistent à refuser d'équilibrer ses contraintes croissantes par les marges de manœuvre inexplorées d'une union économique qui faisait pourtant partie intégrante du contrat d'« UEM » promis aux Européens. Une logique de concurrence aveugle l'a emporté sur les perspectives d'une union cohérente et organisée. Aucun programme n'envisage d'encadrer des conditions fiscales toujours plus dures pour les résidents et plus laxistes pour les capitaux migrants. La perspective d'un Trésor européen opposant un front solidaire aux spéculations est dans l'impasse. Celle d'un socle social européen s'est délitée sous l'effet des élargissements comme de la globalisation. Aucune préférence européenne des marchés publics, ni civils ni militaires, n'appuie nos industries et nos technologies. Aucun appui solidaire à l'exportation ne leur facilite l'accès aux pays tiers : nos dirigeants préfèrent y conduire leurs propres délégations nationales auprès des mêmes interlocuteurs, pour s'y faire jouer les uns contre les autres !

Concernant le budget européen, nos dirigeants persistent à refuser d'alléger l'austérité de plomb imposée à leurs contribuables en réalisant ensemble les économies d'échelle devenues indispensables. Alors que les prélèvements publics n'ont cessé de s'alourdir, passant en quelques décennies de 30 à 50% du PIB, avec un creusement concomitant des déficits, le budget européen est resté confiné à 1%, interdisant toute mutualisation des dépenses publiques et donc toute rationalisation budgétaire, financière et fiscale en Europe. Non contents d'avoir plafonné ce budget à un seuil inopérant, nos dirigeants veulent à présent le réduire encore !

Concernant la démotivation des Européens, nos dirigeants persistent à refuser de leur donner les moyens de se ressentir et d'agir comme tels. Il y a cinquante ans qu'on nous promet des statuts européens d'entreprises et d'associations, facilitant les initiatives et coopérations à cette échelle. Et il y a cinquante ans que tout reste verrouillé dans les placards ! Quant aux échanges universitaires Erasmus, rare exemple d'initiative intelligente et réussie pour promouvoir une identité européenne, ils sont à présent menacés par la réduction des crédits européens !

Si on interrogeait directement les Européens dans ces trois domaines (une union économique solidaire face à la mondialisation, un budget européen redéployé pour alléger la facture fiscale et sociale, des facilités accrues aux initiatives européennes), peut-on douter de leurs réponses positives à de tels choix, contrairement aux réticences persistantes de leurs propres dirigeants ?

A quelques mois des élections européennes de mai 2014, qui s'annoncent propices à toutes les surenchères dans la désinformation, on cherche toujours celles et ceux qui oseront révéler aux électeurs ces évidences, aujourd'hui dissimulées par tous leurs dirigeants et brouillées par tous les partis !


Bruno VEVER est Délégué général d'Europe et Entreprises
http://www.europe-entreprises.com/