par Bruno VEVER, le mercredi 27 mars 2013

Alors que Pôle emploi tend à devenir chez nous le seul employeur qui recrute massivement, la France, contrainte d'avouer son impuissance à rééquilibrer ses comptes dans les délais prescrits, préfère souscrire à une déconstruction programmée du budget européen plutôt que restructurer le sien, et alourdir une fiscalité bientôt infernale plutôt que réviser la facture administrative d'une époque révolue.


« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Comment mieux commenter la situation actuelle, française et européenne, qu'en rappelant cette mise en garde de Jacques Chirac sur l'enjeu climatique mondial ? Aujourd'hui, c'est le climat européen, tant politique qu'économique, budgétaire, fiscal et social qui devient progressivement irrespirable sous les feux de la crise.

Car cette crise européenne, loin de s'apaiser, s'attise voire s'embrase. Et face à elle, deux points d'accord seulement font l'unanimité dans notre classe politique nationale. L'un à bon escient. Mais l'autre bien à tort.

C'est à bon droit qu'une unanimité, des droites les plus extrêmes aux gauches les plus indignées, en passant par tous les courants intermédiaires, au pouvoir comme dans l'opposition, s'accorde sur le constat d'une Europe en crise et trop mal en point pour nous sortir de la crise. Ce qui promet au demeurant une chaude ambiance pour les élections européennes de l'an prochain !

Mais c'est bien à tort qu'une même unanimité nationale veut assigner à l'Etat la mission sacrée de faire rempart à la crise, même si les ordres de mission décidés côté majorité ou préconisés des divers bords d'opposition divergent fondamentalement. A priori, cette unanimité nationale autour d'un rôle protecteur de l'Etat apparaît aussi pertinente que la précédente. Elle est pourtant loin de l'être.

Peut-on en effet prétendre répondre à une crise européenne, avivée par les bouleversements mondiaux, en s'appuyant essentiellement sur notre Etat national et en refusant de surcroît tout moyen crédible à l'échelle européenne ? Cette mission sacrée n'est-elle pas plutôt une mission impossible ? Et notre dispositif anticrise une nouvelle ligne Maginot ?

C'est pourtant bien dans cette boîte à penser hexagonale, cadrée façon Météo-France, que restent verrouillés tous nos débats politiques. Lors des dernières élections présidentielles, on aura même vu l'atypique François Bayrou sacrifier au « produire français », sans pour autant être payé de retour ni par les électeurs ni par la classe politique !

A ce jour seules deux personnalités politiques, européennes mais non françaises (à croire que les deux termes ont décidément du mal à s'accorder), ont osé dénoncer la supercherie consistant à opposer des moyens nationaux à la crise européenne : Daniel Cohn-Bendit et Guy Verhofstadt. Ces deux parlementaires européens, éloignés par les travées politiques mais réunis par le sens commun, n'ont en effet guère réfréné leur indignation en publiant ensemble « Debout l'Europe ! ».

Mais vues de Paris, nos deux hirondelles européennes ne sauraient faire le printemps, ni même semble t-il l'annoncer. Notre monde politique, par ailleurs si motivé ou si indigné par tant de réformes nationales en tous genres et pour tous les genres, demeure ostensiblement sans voix concernant l'Europe ! Les jeux institutionnels parisiens demeurent le centre immuable autour duquel peut tourner l'Europe, et les autres continents avec !

A Bruxelles, d'autres myopies ne sont pas en reste, et l'affrontement collectif de ces égoïsmes nationaux n'en est que plus terrifiant. Les dernières réunions du Conseil européen ont ainsi confirmé que nos légitimités nationales, à vingt-sept comme à dix-sept, ne parviennent plus, additionnées, à forger une identité européenne cohérente et opérationnelle.

Par-delà les sauvetages forcés en dernier recours, dans des conditions aussi opaques qu'improvisées voire arbitraires comme dernièrement à Chypre, il semble bien que nos dirigeants nationaux aient perdu toute volonté de mutualiser leurs moyens pour peser davantage sur la scène mondiale ; qu'ils aient passé par pertes et profits (mais lesquels ?) le coût toujours croissant de leurs divisions ; qu'ils se soient résignés au déclassement politique, technologique, économique et social d'une Europe de plus en plus virtuelle. Bref, il semble bien qu'ils s'avèrent décidément incapables de s'affranchir de leurs œillères nationales qui aveuglent inexorablement, sur cette route de tous les dangers, un attelage européen à court de vivres et sans feuille de route.

Pourtant, de l'après-guerre au nouveau siècle, cet attelage européen, certes alors plus fringuant malgré ses propres crises d'antan, n'avait pas démérité, remportant même trois paris allant de l'improbable à l'impensable : une union douanière qui aura balayé des postes-frontières jusqu'alors inamovibles, une union monétaire qui aura supprimé des contraintes de change jusqu'alors incontournables, et une union continentale qui aura triomphé d'un rideau de fer jusqu'alors infranchissable. Autant de succès à l'actif d'une construction européenne dont les acquis au service de la paix, des libertés et de la démocratie ne paraîtront défraîchis qu'à ceux qui, grâce à elle, n'en ont jamais manqué. Rien ne pourrait en justifier ni compenser une quelconque remise en cause !

Qui en revanche pourra nier que cette même Europe a gravement échoué et continue de décevoir cruellement sur trois autres chantiers dont la mise en jachère risque de compromettre tous ses autres succès ? Echec d'abord, malgré le marché commun, pour édifier une union économique performante, compétitive et solidaire face aux nouveaux concurrents mondiaux. Echec toujours, malgré les traités successifs, pour construire une union politique opérationnelle faisant entendre une voix audible dans un monde en plein bouleversement. Echec enfin, malgré toutes les mutations intervenues dans nos sociétés, pour s'assurer l'indispensable participation des citoyens.

Ce triple échec européen est bien sûr au cœur de la crise que nous traversons aujourd'hui. Mais à qui l'attribuer, sinon au conservatisme d'Etats agrippés à leurs privilèges politiques et à leurs panoplies administratives, incapables de constituer cette « Fédération d'Etats-nations » que Jacques Delors appelait de ses vœux ?

Ayant refusé à l'Europe tout moyen crédible pour s'affirmer en ces domaines déterminants pour notre avenir commun, ces Etats ont empaillé l'Europe, la mettant à la merci des ravages de la crise. Leur complicité dans l'inaction politique et le laxisme budgétaire a laissé se propager l'incendie que certains d'entre eux ont insidieusement provoqué et que d'autres ont longtemps préféré ignorer. Une imprévoyance collective les a contraints à des mesures de dernier recours, forcément coûteuses sur tous les plans. Aujourd'hui, les colères légitimes des populations qui en sont lourdement pénalisées dénoncent un autisme européen, une bureaucratie européenne et une impuissance européenne dont ces Etats sont tous responsables. Et la récente entente des Vingt-sept pour réduire le budget européen 2014-2020 démontre de surplus qu'ils n'ont guère tiré pour l'avenir la leçon de leurs erreurs passées.

Dans ce procès en diabolisation ou en relégation qui lui est intenté de toutes parts, l'Europe a aujourd'hui bien besoin d'avocats ! Et dans cette France qui paraît avoir oublié sa contribution fondatrice à la construction européenne, on cherche toujours en vain du côté des milieux politiques, économiques, sociaux, associatifs et culturels celles et ceux qui oseront sortir des rangs pour se présenter en Européens debout. Laissera-t-on à notre illustre exilé fiscal, Gérard Depardieu, le monopole douteux de s'être récemment défini comme tel, au risque de faire d'une telle identité non plus une exception mais une provocation ?

Alors qui, dans ce grand débat opacifié à défaut d'être pacifié sur la crise de l'Europe et sur celle nos Etats, commencera enfin d'opposer de vraies questions aux faux procès, de vraies comparaisons aux faux-semblants, de vraies réponses aux faux réquisitoires et de vraies perspectives aux fausses solutions ?

Qui soulignera ainsi que les Etats confisquent 50% du PIB européen alors même qu'ils rabotent le 1% du budget européen ? Qui relèvera que le budget européen de la recherche est trente fois inférieur aux budgets de recherche nationaux et sans lien direct avec eux ? Qui dénoncera le matraquage fiscal des résidents pour financer un dumping fiscal des capitaux migrants ? Qui rappellera que nos entreprises se voient toujours refuser un statut européen opérationnel ? Qui s'offusquera d'une incapacité d'un demi-siècle à leur assurer des brevets communautaires ? Qui démontrera l'absence de toute préférence mutuelle dans l'attribution des marchés publics ? Qui dénoncera la mise au rencart depuis soixante ans de tout projet de défense européenne ? Qui s'offusquera de voir le service européen pour l'action extérieure réduit à la portion congrue, sans prééminence affirmée ? Qui s'étonnera que vingt-sept commissaires nommés par leurs Etats ne soient plus en état de faire prévaloir un intérêt général européen ? Qui s'inquiétera que le Parlement européen soit perçu dans l'opinion comme une assemblée hétéroclite d'inconnus, y compris de leurs propres électeurs, ou de « has-been » en exil ? Qui se préoccupera de l'isolement d'une Banque centrale européenne bien en peine de se trouver un interlocuteur politique identifiable ?

En fin de compte, qui s'indignera qu'on nomme trop souvent Europe une non-Europe que nos Etats s'évertuent à maintenir dans cet abus de langage et dans un abus de faiblesse ?

C'est quand les désinformations s'alimentent à toutes les sources, se propagent vers tous les bords et s'expriment sur tous les tons que toute vérité devient bonne à dire !

Voilà pourquoi, dans cette très mauvaise passe d'une année 2013 qui s'annonce « horribilis » et à l'approche des élections européennes de 2014, il est urgent de relayer nos imprécateurs de « Debout l'Europe ! » et de susciter dans les milieux associatifs, entrepreneuriaux, économiques et sociaux - sans l'appui desquels il sera vain d'attendre un changement de pied du monde politique -, ce qui manque le plus à l'Europe : une avant-garde et pourquoi pas demain une armée d'« Européens debout ! ».


Bruno VEVER, secrétaire général d'Europe et Entreprises
http://www.europe-entreprises.com/