par Bruno VEVER, le vendredi 22 février 2013

La dureté des temps et le chacun pour soi ont fait une nouvelle victime, cette fois plus irréparable que toutes les autres dans la mesure où son devenir conditionnait notre avenir : le budget de l'Europe d'ici 2020.


En décidant une compression aussi inédite qu'implacable, le Conseil européen n'aura prêté aucune considération à l'absence de comparaison possible entre le budget de l'Europe et ceux des Etats. Aucun compte n'aura été tenu du plafonnement de celui-ci à 1% du PIB depuis des décennies, tandis que les budgets nationaux n'ont cessé de croître démesurément pour en confisquer 50%, record mondial. Aucune réflexion n'aura été menée sur son absence de déficit, alors que les endettements des Etats, malgré les engagements de Maastricht et d'ailleurs, sont devenus abyssaux. Et aucune perspective n'aura été ouverte sur les économies d'échelle de mises en commun ciblées, quand les budgets nationaux multiplient doubles emplois et triples coûts.

Plutôt que remettre en cause leurs prés carrés, les vingt-sept du Conseil européen ont préféré fermer les yeux et les oreilles pour administrer une saignée historique à leur chétif rejeton ! Les crédits nationaux sont gelés ? Sabrons les crédits européens ! Quand nos dirigeants sacrifient à pareille logique, ne ressemblent t-ils pas à une brigade de sapeurs Camember ? Et quand ils justifient par là des remèdes de Diafoirus, n'est-ce pas l'Europe, dont ils avaient la charge, qu'ils assassinent ?

Un premier constat des dégâts fait apparaître que 34 milliards d'euros manqueront au budget européen 2014-2020 par rapport aux 994 milliards engagés pour la période précédente 2007-2013. Par-delà ces chiffres, la réduction sera comparativement bien plus sévère dans la mesure où ce budget ne représentera que 0,95% du PIB contre 1,15% précédemment, soit une amputation de 10% ! Et l'examen des postes clés révèle des désengagements encore plus alarmants. Ainsi les aides à l'agriculture et aux régions, traditionnellement prépondérantes, ne sont que modérément affectées mais les projets européens déterminants pour notre compétitivité sont sinistrés : recherche-développement, nouvelles technologies, environnement, énergie, infrastructures et télécommunications…

Un exemple en dira plus que dix autres : ce même Conseil européen qui, en 2000 à Lisbonne, assignait à l'Europe l'objectif de devenir en 2010 « l'économie fondée sur la connaissance la plus compétitive du monde » a laminé de 9 à 1 milliard d'euros les crédits programmés pour le numérique ! Après les fanfaronnades de 2000 la débandade de 2013 est bien à la hauteur des illusions perdues !

Aux Molières de cette comédie tragique du 8 février 2013, on décernera une mention exceptionnelle au premier ministre britannique David Cameron qui sut tirer parti de la cacophonie ambiante pour conduire la saignée sans rencontrer d'opposition organisée. Il aura bénéficié d'une alliée de circonstance, mais de poids, avec la chancelière allemande, soucieuse de ne plus confier sa carte de crédit à des partenaires dont la fiabilité lui paraît écornée sinon compromise. Partageant le même souci, les autres dirigeants des Etats du Nord lui ont emboîté le pas sans coup férir.

Cible et victime de ce jeu de massacre, à l'instar des pays du Sud comme de l'Est, François Hollande aura été contraint de faire son deuil d'une relance économique « solidaire » pour se replier sur la ligne bleu horizon des intérêts agricoles français. A lui comme aux autres, il ne restait plus qu'à tenter de limiter les dégâts dans la contraction d'un budget européen de moins en moins en attractif, de moins en moins motivant et de moins en moins signifiant.

En faisant ainsi du budget européen, et de l'esprit communautaire qui va avec, le grand perdant de leur cacophonie budgétaire et de leurs égoïsmes nationaux, les Etats européens ont assurément fait le plus mauvais choix. Divisés voire contaminés face aux illusions insulaires des uns, comme aux ukases austéritaires des autres dont l'instabilité française n'a pas arrondi les angles, ils se sont laissés imposer la pire des issues, celle qui remet en cause des décennies d'acquis commun et compromet l'avenir. Pour ne pas risquer chacun d'y laisser un doigt voire un ongle, ils ont brisé ses jambes à l'Union européenne !

Pour quels résultats ? En faisant de l'Europe une handicapée lourde, dans un monde où les rapports de forces sont en plein bouleversement, nos vingt-sept apprentis sorciers, loin de se libérer d'une charge extérieure qui leur aurait été imposée, se sont infligés à eux-mêmes autant de handicaps supplémentaires pour réduire leurs dettes, relancer leur croissance et reconquérir leur compétitivité.

En claquant la porte aux mises en commun et donc aux économies d'échelle de leurs dépenses publiques, ils se sont privés du principal moyen de rééquilibrer leurs comptes. En fermant les vannes à l'investissement public, comme aux partenariats public/privé, ils ont renoncé à tout soutien significatif au retour à la croissance et à l'emploi. En asphyxiant les moyens d'une recherche européenne ambitieuse, ils ont entériné le déclassement de l'Europe dans la compétition technologique mondiale. Pour toutes ces raisons, ils ont signé l'arrêt de mort de leur stratégie Europe 2020 qui répétait déjà toutes les erreurs de l'échec patent mais non assumé de leur précédente stratégie de Lisbonne 2000-2010. Pour qui sonne le glas ?

Face à pareille chronique d'une mort lente annoncée, une question demeure : quelle sera l'attitude du Parlement européen, co-décisionnaire pour ce budget ? Confrontés au compromis budgétaire du Conseil européen, les principaux groupes parlementaires représentant une majorité prépondérante de la droite à la gauche ont d'ores et déjà annoncé leur refus de l'entériner.

L'absence de marge politique pour des ajustements autres que mineurs ne semble laisser place qu'à deux options. Soit le Parlement se résoudra à donner son aval in fine moyennant quelques concessions formelles du Conseil, ce qui nous épargnerait une crise pour 2013 mais nous alanguirait dans une Europe anorexique, amoindrie et déclassée. Soit le Parlement engagera un bras de fer durable avec le Conseil, ce qui compliquerait certainement pour 2013 la situation de l'Europe, voire celle de l'euro, mais permettrait aussi de clarifier les positions, lever des ambiguités et dissiper des miasmes qui empoisonnent aujourd'hui l'Europe tout autant que l'étouffement de son budget.

Pour éviter tant la collision frontale que les soins palliatifs, une seule porte d'issue paraît encore possible à cette impasse européenne : la révision du mode de financement du budget européen. Ce budget est en effet essentiellement fondé sur des contributions nationales dont les quotas durcissent le débat en période d'austérité et pervertissent tout esprit communautaire par des calculs de « juste retour ». Les ressources propres du budget européen (droits de douane, prélèvements agricoles, part de TVA) n'en représentent par contre qu'une portion de plus en plus minoritaire. Par ailleurs, ce système bancal est affublé d'obscures compensations de soldes nets en faveur de plusieurs Etats « déficitaires », qui ont proliféré à la suite du « chèque » accordé à Margaret Thatcher il y a plus de trente ans.

Ultime question : et si cette révision des structures de financement du budget, certes aussi ardue sinon plus qu'une révision du budget 2014-2020, devait elle aussi apparaître hors d'atteinte pour sortir de l'impasse ? C'est alors qu'il faudrait bien finir par en tirer les leçons !

En se présentant devant ce même Parlement européen le 5 février, François Hollande s'était déjà interrogé sur les dilemmes à venir : une Europe à la carte, avec tous ses travers, ou une Europe solidaire, qui reste à construire ?

Après les résultats affligeants du 8 février, face aux perspectives d'une crise budgétaire majeure ou d'un déclin européen mortel, avec des Britanniques recentrés sur la Manche et des Allemands sur le Rhin, le temps d'un tel choix ne se rapproche t-il pas à grand pas ?

David Cameron paraît bien vouloir nous y contraindre lui qui, non content d'avoir conduit cette amputation du budget communautaire, nous menace depuis des mois d'une renégociation à rebours de son adhésion européenne déjà tronquée (Schengen, union monétaire, pacte budgétaire). Ce faisant, il escompte bien rassembler des émules, comme il l'a tant réussi pour le budget, et démanteler pas à pas l'Union européenne dans son ensemble.

Qu'attendons-nous donc pour le laisser sur place et sur ses illusions insulaires, avec tous ceux qui voudront l'y rejoindre, en proposant à notre partenaire d'outre-Rhin et tous ceux qui le voudront et le pourront, une relance enfin décisive de l'intégration européenne ?

Certes, ceci supposerait d'abord une refondation de l'entente franco-allemande. Commémorations mises à part, la réalité des incompréhensions réciproques fait que l'essentiel reste aujourd'hui à engager ou à réparer ! Mais si chacun convenait de donner enfin à l'autre des gages d'union économique équivalents à ceux qui permirent hier l'union monétaire, une entente retrouvée ne permettrait-elle pas d'aller bien au-delà d'une cordialité affichée ?

C'est alors qu'on pourrait construire ensemble un nouveau projet et un nouveau traité, avec un budget essentiellement fondé sur des ressources propres substantielles, pouvant représenter 5% ou plus du PIB, et une adaptation proportionnelle des budgets nationaux, tout en troquant à cette occasion l'insipide appellation de « zone euro » pour celle qui serait au niveau des nouvelles ambitions communes.

En définitive, une seule question demeure : par delà l'évidence de leurs différences mutuelles, nos dirigeants de part et d'autre du Rhin auront-ils la trempe de ceux qui, cinq ans seulement après les fureurs et les douleurs de la seconde guerre mondiale, n'avaient pas hésité à engager la France et l'Allemagne dans une « intégration » que Robert Schuman qualifiait sereinement de « saut dans l'inconnu » ?

Et par-delà l'agitation hexagonale en cours sur l'enfer ou l'exil fiscal pour quelques-uns, comme sur le mariage ou la manifestation pour tous, n'est-ce pas bien davantage en fonction de ce choix là, l'Europe ou la Non-Europe pour nous, et pour les nôtres à venir, que l'Histoire réservera ses blâmes ou ses lauriers ?


Bruno VEVER, est secrétaire général d'Europe et Entreprises
http://www.europe-entreprises.com