par Jean-Dominique Giuliani, le dimanche 13 janvier 2013

Sous la pression de quelques députés populistes de son parti, David Cameron se trouve acculé dans une impasse politique à propos des relations du Royaume-Uni avec l'Union européenne. Bien qu'il ait déclaré, comme le pense la totalité de la classe dirigeante britannique, que l'intérêt de son pays était de rester membre de l'Union, il s'apprête à confirmer - vraisemblablement le 22 janvier à La Haye - la tenue d'un référendum sur l'Europe.


Voila ce qui se produit quand une classe politique néglige la politique européenne en faisant croire que tout se décide au niveau national, quand des leaders s'engagent dans des promesses inconsidérées dans le seul but de gagner les élections, quand on fait de l'Europe le bouc émissaire de ses propres turpitudes !

Pourtant les mises en garde n'ont pas manqué. D'abord à l'intérieur du Royaume-Uni où des personnalités éminentes, émanant d'horizons divers, ont fait connaître leur inquiétude et leur opposition à cette politique. Ensuite chez les partenaires et amis des Britanniques: les Allemands, les Français, les Européens, les "bruxellois" ou même les Américains. Le Secrétaire d'Etat adjoint américain chargé de l'Europe, Phil Gordon, a été des plus clairs en rendant un hommage direct à l'Union: "Nos liens se renforcent avec l'UE en tant qu'entité qui a une influence grandissante dans le monde et nous voulons que le Royaume-Uni ait une influence croissante en son sein....Nous souhaitons une Union européenne tournée vers l'extérieur et
que le Royaume-Uni en fasse partie".

Certes, la majorité de Cameron est faible et ne tient qu'à une fragile coalition, certes, la situation économique du pays est au moins aussi difficile qu'ailleurs en Europe, mais on n'attendait pas des héritiers du glorieux Empire un repli frileux à ce moment précis du triomphe de la mondialisation. Peut-être encore plus que d'autres en Europe, les intérêts du Royaume-Uni paraissent mieux défendus dans une Union respectueuse des diversités et des spécificités, mais additionnant intelligemment leurs forces économiques et attirant les grands flux financiers mondiaux. La City a-t-elle un avenir sans un accès privilégié au continent européen ? Les industries britanniques ont-elles tant de débouchés qu'elles puissent se passer de la profondeur du marché unique continental? La démocratie britannique a-t-elle tant d'alliés dans le monde qui partagent
ses convictions et ses valeurs démocratiques, qu'elle puisse tourner le dos à l'Europe dont elle fait historiquement et culturellement partie?

La surprise populiste, qu'on attendait plutôt ailleurs en Europe, s'incarne au Royaume-Uni, autour du parti UKIP et de l'extrême-droite, dans des réflexes nostalgiques, nationalistes, rétrogrades et égoïstes. Ils ont été montés en épingle par une presse de bas niveau, largement financée par des étrangers mal intentionnés. Ainsi, le pays inventeur de la démocratie parlementaire se trouve frappé au coeur par le populisme, cet égoïsme de riches et risque, comme des personnalités aussi avisés que les Lords
Mandelson, Brittan, Kerr ou Heseltine le craignent publiquement, de voir le gouvernement conduire "par accident", le Royaume-Uni hors de l'Europe.

Conscient de ce danger, David Cameron pourrait se contenter d'un référendum sur la "redéfinition des relations avec l'UE", pour, en quelque sorte, transférer son dilemme à ses partenaires européens.
Déjà exempté de l'obligation faite à tout adhérent à l'Union d'adopter l'Euro, déjà en dehors des accords de Schengen sur la libre circulation des personnes qui va pourtant de soi avec celles des biens et des capitaux, déjà marginalisé en matière de diplomatie et de défense, s'étant exclu de la Charte des Droits fondamentaux (esprit de la Magna Carta es-tu là ?) et de l'Union bancaire à venir, le Royaume-Uni pourrait-il se dispenser d'autres politiques européennes? Ne voudrait-il pas "le beurre et l'argent du beurre", comme le dit un proverbe français? C'est-à-dire le marché unique mais pas les obligations
qui en découlent ? Une Europe à la carte paraît, en effet, peu probable tant elle froisserait
les intérêts légitimes de ses partenaires qui, eux, jouent le jeu de l'intégration.

La crise a conduit les meilleurs restaurants à proposer désormais un menu, accompagné d'un seul verre de vin, tant déguster à la carte et boire une bonne bouteille est devenu un luxe ! Il en va de même pour l'Europe communautaire: dans la crise, il existe bel et bien un "menu européen" commun, minimum acceptable pour avoir le privilège de s'asseoir à la table. Et s'il est d'usage que les gouvernements
européens s'efforcent de ne pas compliquer la tâche d'un partenaire en difficulté intérieure, ils auront, cette fois-ci, beaucoup de mal à aider M. Cameron. Il ne lui restera plus que la voie du courage et de la clarté: poser clairement à ses compatriotes la question de l'appartenance de son pays à
l'Union en misant sur le courage, le pragmatisme, le réalisme et la compréhension de ses intérêts, qualités incontestables du peuple britannique, qui pourrait alors bien choisir de clore cette comédie en
acceptant, comme il l'a déjà fait, d'occuper loyalement sa place et de jouer tout son rôle au sein de l'Union européenne.


Jean-Dominique Giuliani est Président de la Fondation Schuman.