par Bruno VEVER, le jeudi 12 juin 2014

La percée des partis anti-européens aux élections de mai 2014 est la conséquence directe du surplace aberrant, et donc du recul mortifère, infligé à la construction européenne par tous ses dirigeants, de droite comme de gauche. Les colmatages d'urgence aussi improvisés qu'imposés par la crise financière de 2008 n'ont été accompagnés d'aucun plan cohérent pour appuyer l'activité et l'emploi en renforçant l'intégration européenne. Faut-il à présent s'étonner d'en payer la facture ?


Sans direction identifiable ni feuille de route lisible, l'Europe a perdu l'image positive des années fastes du marché commun. Piégée par les retournements de la conjoncture, la globalisation de la concurrence et la note amère des surendettements publics, elle est désormais perçue comme une technocratie anonyme au service d'un dumping déloyal, d'une austérité brutale, d'une précarisation de l'emploi et d'un démantèlement de la protection sociale. Et nos Etats ne s'empressent guère de détromper l'opinion, trop contents de renvoyer vers Bruxelles tous leurs indignés …

Cette vague eurosceptique et europhobe risque fort de pérenniser la tiédeur extrême et les blocages désastreux de nos dirigeants, tant au niveau des 18 d'un euro mal assuré que des 28 d'une union de moins en moins unie, même si elle ne modifiera guère l'équilibre central des forces au Parlement européen. Nous sommes ainsi punis d'une double peine. L'une sanctionne les errements nationaux d'hier, avec cette gifle électorale aussi cuisante que méritée. Mais l'autre menace l'affirmation européenne dont dépend notre avenir, et équivaut à une peine de mort avec sursis !

Un examen de conscience s'impose d'urgence pour s'épargner l'euro-autopsie, d'abord chez nous. Pour tous nos partenaires, à commencer par une Allemagne si volontiers dénigrée, les mérites européens du pays de Jean Monnet apparaissent bien fanés. Après avoir dit non en 2005 à la constitution européenne, nos électeurs viennent de placer en tête de leurs députés européens un parti outrancièrement europhobe. Imaginons un instant que l'Allemagne se soit comportée ainsi après sa réunification ! L'axe franco-allemand apparaît aujourd'hui durablement mis en berne, par ces mêmes Français qui accusaient leur voisin de faire cavalier seul en Europe !

Face à cette situation en tous points désastreuse, ne cherchons plus à dissimuler les responsabilités aussi écrasantes que partagées de l'ensemble de notre classe dirigeante et médiatique si foncièrement hexagonale. Nos partis de droite comme de gauche – le centre et les verts étant restés peu audibles - n'ont en effet cessé de se donner le mot, avec un concours actif des médias, pour faire le jeu des adversaires de l'Europe en dénonçant quotidiennement les errements de Bruxelles ou l'égoïsme de Berlin, sans avancer pour autant aucune proposition pour relancer l'intégration. Et la plupart de nos associations socioprofessionnelles sont restées à l'écart de ces controverses comme s'il s'agissait là de questions essentiellement politiques voire étrangères n'affectant guère les intérêts collectifs des entreprises et des salariés !

Ainsi, les règlements européens ont été, sans crainte de contradicteurs, ridiculisés et réduits aux calibrages de concombres, quand l'Europe aurait plutôt quelque motif à ironiser sur nos commandes de trains incompatibles avec nos quais, gag national venu si à propos illustrer un problème analogue d'adaptation à l'Europe et à l'euro…

La dénonciation de l'euro fort est elle-même devenue un dogme national que personne ne met en doute, chacun préférant ignorer que notre déficit commercial est devenu structurel et fait exception à la balance commerciale de plus en plus excédentaire de cette zone euro ! « Y a comme un défaut », mais qui le soulignera ?

Les fiscalités forcément déloyales de nos voisins sont aussi dénoncées sur tous les tons. Mais personne ne s'interroge sur notre fiscalité devenue infernale après avoir été pavée des bonnes intentions de tous nos dirigeants successifs ! Qui la rabotera ?

Quant à la criminalité qu'on nous présente comme drainée de l'étranger par le système Schengen pour alimenter tous les trafics, l'immigration illégale, un dumping sans règles et l'explosion des cambriolages même en zone rurale, les représentants de notre police nationale et de notre douane volante ne cessent de dénoncer la passoire européenne en mettant en valeur leurs exploits d'arrière-garde. La France se plait ainsi à entretenir des nostalgies dignes de la ligne Maginot sinon de la « septième compagnie ». Mais qui osera revendiquer une police fédérale et une douane fédérale à l'échelle européenne, seules adaptées aux défis actuels ?

Loin de telles audaces, notre débat s'est signalé par son incapacité persistante à raisonner « hors de la boîte », confirmant combien le pays reste décalé de l'Europe en tous domaines : son régime si présidentiel voire si consulaire, quand tous les autres sont en régime parlementaire ; son administration si préfectorale et si départementale – qui entretient si bien ses radars mais si mal nos routes - quand nos voisins s'appuient sur des régions puissantes et autonomes ; son interventionnisme si colbertiste et si jacobin, quand le libre échange européen est forcément libéral ; ses partis si fourvoyés dans les affrontements simplistes d'un système clivant, quand les autres cherchent plutôt des compromis, un tel pragmatisme étant bien sûr la règle au niveau européen. Qui relèvera toutes ces singularités de notre « exception » ?

Cette exception est même devenue caricaturale en matière économique. Malgré le marché commun et la liberté des capitaux, nos gouvernements de droite comme de gauche, dominés par une énarchie consanguine, n'ont cessé de prendre leurs distances à l'encontre d'une politique des patrimoines lisible et attractive pour les Français, accélérant notre désindustrialisation et laissant aux capitaux et fonds de pension étrangers la voie libre pour imposer leur loi à la bourse de Paris, au CAC 40 et à nombre de nos entreprises. L'économie française n'appartient plus aux ménages et aux épargnants français, étrillés par tous leurs gouvernements successifs. Nombre de nos ministres se font gloire de ne posséder ni actions ni obligations, comme s'il s'agissait là d'un brevet de vertu républicaine ! Et notre Etat obèse mais surendetté s'avère incapable de défendre ses derniers « fleurons » économiques. En témoigne l'offensive américaine de General Electric sur Alstom et l'impréparation du gouvernement à organiser toute alternative nationale ou européenne crédible. Qui soulignera combien notre désaffection pour l'économie aura ruiné tous nos intérêts ?

On achèvera ce constat sans fard d'une débâcle nationale par le feuilleton sans fin de nos fraudes en tous genres, de tous bords et à tous niveaux, avec ses fausses facturations affectant jusqu'à l'élection présidentielle, ses vrais écarts, ses faux dénis et ses vraies corruptions compromettant tout un système, le tout si mal noté dans les comparatifs internationaux d'éthique et de transparence publiés par les ONG.

Au vu d'un pareil déballage, la messe est dite : pour rendre à la France le label de patrie des droits de l'homme qu'elle revendique assez témérairement, et pour lui faire déjà réintégrer le classement des démocraties dotées de contrepouvoirs crédibles, plus soucieuses d'un Etat de droit que du droit de l'Etat, la route paraît encore longue et incertaine. Plus encore que les aléas, les insuffisances et bien sûr les erreurs d'une Europe aussi malmenée que mal aimée, c'est bien l'incapacité de nos dirigeants nationaux à crever ces abcès indignes d'une démocratie moderne, jointe à un gâchis économique et social collectif, qui explique l'ascension à ce jour irrésistible du Front National. Etait-il vraiment besoin dans pareilles conditions que ce Front National fasse campagne aux européennes ? Tous les autres acteurs de notre vie publique, médias en tête, s'en sont si bien chargés pour lui : le résultat final, ces 25% du FN loin devant tous les autres, c'est à leur coup de main collectif qu'il le doit !

Quant à nos partenaires européens, reconnaissons qu'ils ne sont pas non plus à l'abri des critiques dans cette situation déplorable dont ils ont eux-mêmes souvent connu chez eux des développements similaires, bien que moins spectaculaires. L'apparente confrontation européenne droite/gauche imposée par les partis et les médias, y compris pour le choix du futur président de la Commission, apparaît bien artificielle au vu de la réalité des enjeux et ne vise qu'à masquer les vrais clivages qui menacent la cohésion interne de la plupart de ces partis : faut-il se satisfaire d'une coopération intergouvernementale minimale et supplétive ou s'engager dans une relance active de l'intégration européenne ? Face à ces questions dérangeantes, les principaux acteurs de la campagne européenne, chez nos voisins comme chez nous, se sont trop souvent réfugiés dans des postures verbales cachant mal des attitudes dénuées de toute ouverture à l'innovation et aux projets mobilisateurs pour l'avenir.

Une exception mérite d'être signalée au crédit d'Henri Malosse, président du Comité économique et social européen, qui a plaidé dans une tribune publiée par Libération pour des avancées aussi pertinentes qu'impertinentes, faisant excellemment écho aux priorités défendues à ce jour bien trop isolément par Europe et Entreprises : un plan pluriannuel complétant l'union monétaire par une union économique solide et solidaire ; un institut budgétaire européen pour préparer une cohérence des finances publiques avec une mutualisation significative des dépenses et des recettes ; une coopération accrue des entreprises européennes assurant notre réindustrialisation, à l'instar d'Airbus ; des serpents fiscaux et sociaux encadrant les régimes nationaux ; une association permanente des citoyens à ces nouvelles priorités communes…

On le voit, le combat pour une revitalisation de l'Europe s'apparente aux douze travaux d'Hercule ! Et après le séisme électoral du 25 mai, il commence par chez nous. Mais ne dit-on pas qu'« impossible n'est pas français » ? Après l'avoir si mal rappelé aux dépens de l'Europe, tâchons à l'avenir de la surprendre autrement !

Le chantier d'une régionalisation moderne, si tardivement érigé en priorité nationale, sera le premier de ces travaux d'Hercule, et donc un premier test de notre capacité à muter européen. Souhaitons-lui de réussir, sans se dissimuler qu'une réforme si propice aux querelles gauloises et aux résistances d'un système aussi enraciné que suranné exigera des qualités présidentielles tout autres que normales. Et souhaitons à notre pays, qui paraît avoir perdu tous ses repères avec la crise et avec ce siècle, de s'épargner les misères du fils prodigue avant de se réconcilier avec l'Europe !


Bruno VEVER, délégué général d'Europe et Entreprises