par Bruno VEVER, le jeudi 02 janvier 2014

Quinze ans après son lancement en 1999 d'une union monétaire qui promettait une vraie révolution, l'Europe de cette nouvelle année 2014 paraît incarner davantage le conservatisme que le dynamisme, le doute que la confiance, la confrontation que l'intégration. Au désenchantement de ceux qui avaient cru au renouveau par l'euro, ce « coup de vieux » précoce de l'UEM – qui accueille pourtant avec la Lettonie son dix-huitième membre - trahit une crispation persistante de ces Etats-nations si longtemps dressés les uns contre les autres.


On s'apprête justement à commémorer le centenaire de la grande guerre, annoncée fraîche et joyeuse avant d'enterrer une génération sacrifiée, puis d'ouvrir la voie à la suivante qui porta au paroxysme les massacres et les ruines, achevant le suicide politique d'une Europe exsangue, écartelée pendant un demi-siècle en deux blocs antagonistes. Depuis, le temps et les élargissements ont fait leur œuvre : l'Union européenne des 28 est devenue une réalité. Dans cette Europe communautaire du « plus jamais ça », les enjeux économiques ont succédé aux affrontements guerriers, les diplomates aux militaires, mais aussi pôle emploi aux hôpitaux de campagne.

Cette Europe enfin pacifiée n'en continue pas moins d'être intensément marquée, sur les vestiges de ses anciens postes douaniers comme de son ancien rideau de fer, par de profondes tranchées politiques et juridiques, budgétaires et fiscales, sociales et culturelles. Et nos Etats européens s'épuisent à rendre ces tranchées inexpugnables, à travers d'interminables guerres diplomatiques de position.

Dans ces conditions, la construction européenne s'enlise aussi profondément que sûrement sous le poids croissant de ses antagonismes, tandis que la mondialisation des échanges, qui ne connaît d'autre loi que la concurrence à tout prix dans un marché sans frontières, prend tous ces Etats à revers, multipliant sur notre continent ses conquêtes et nos victimes.

Face à l'explosion technologique de la concurrence asiatique, aux capacités financières sans limites des pays pétroliers, aux oreilles inquisitoriales américaines, aux inconnues persistantes de l'ex-URSS et au dynamisme ravageur de toutes les économies émergentes, n'aurions-nous déjà plus à opposer que des résistances locales d'arrière-cour, genre relocalisation jurassienne de jouets tricolores en bois ? Cette pression mondialisée des défis technologiques, des périls sécuritaires, des concurrences économiques et des enjeux sociaux ne devrait-elle pas plutôt nous convaincre de décréter enfin un armistice dans nos confrontations européennes ?

Ainsi, ne serait-il pas temps de cesser de nous jouer les uns contre les autres dans nos missions commerciales en Chine ou ailleurs, au seul profit des intérêts de ces pays tiers ? Ne serait-il pas temps de mettre en commun, comme déjà avec Airbus ou Ariane mais sur une échelle renforcée, nos meilleures capacités de recherche en leur donnant des applications industrielles opérationnelles tant civiles que sécuritaires ? Ne serait-il pas temps de nous accorder une préférence mutuelle intelligente dans l'ouverture des marchés publics ? Ne serait-il pas temps de cesser d'activer les braises avec Bruxelles et entre capitales, et d'alimenter un discrédit croissant des instances européennes auprès des citoyens ?

Bref, ne serait-il pas temps pour l'Europe de 2014 de s'adapter aux conditions d'une confrontation économique mondiale que ses Etats sont en train de lui faire perdre, aussi sûrement qu'ils se trompent d'époque quand ils persistent à bétonner chacun pour soi leurs attributs, tant vantés par les souverainistes de tous bords, d'une souveraineté qu'ils sont devenus bien incapables d'assurer isolément ?

Cette « souveraineté », seule une Europe réorganisée et remobilisée aurait le poids démographique, technologique, économique et financier pour l'exercer et la faire respecter dans la mondialisation d'aujourd'hui. Et seul un pareil poids lui permettrait de peser assez pour escompter encadrer cette mondialisation dans des règles plus transparentes et mieux équilibrées.

Ceci supposerait bien sûr de décréter déjà un halte au sauve-qui-peut chez tous ces euroenthousiastes d'hier qui se cachent aujourd'hui on ne sait où, éparpillés sous les coups de butoir d'eurosceptiques aussi féroces dans la critique qu'insaisissables dans l'alternative mais déjà en passe d'imposer leur tempo lors de la campagne des élections européennes de mai prochain.

On n'attend certes pas d'un retour des avocats de l'Europe qu'ils s'évertuent à justifier les absences, les insuffisances et les incohérences de l'Europe d'aujourd'hui. Epargnons-nous la défense molle d'une Europe molle ! Mais on attend d'eux le constat clair que, dans le monde d'aujourd'hui, on ne remédiera pas à la crise politique, économique, budgétaire et sociale que vivent les Européens par moins d'Europe mais bien par plus d'Europe.

On ne leur en voudrait d'ailleurs pas de faire, à cette occasion, de justes contritions sur les responsabilités partagées de ce déficit persistant d'Europe, tant sur le plan budgétaire que financier, fiscal, social, industriel, technologique ou énergétique.

Surtout, on leur saurait gré d'en tirer les leçons et de s'engager sur des approches opérationnelles permettant de relancer efficacement l'Europe. Les chantiers stratégiques laissés en jachère ne manquent pas : compléter l'union monétaire par un calendrier contraignant d'union économique ; créer un Institut budgétaire européen ouvrant la voie à un Trésor européen et à des eurobonds ; doter de ressources propres significatives un budget européen redéployé ; mutualiser dans ce cadre au meilleur coût les actions d'intérêt commun ; mettre en place un encadrement fiscal à l'échelle européenne ; assurer un statut commun attractif pour les euro-entreprises ; développer un Erasmus de la recherche ; etc.…

Dans cette Europe qui va connaître dès 2014 quatre années de commémorations des affrontements 14-18, il devient vital de transcender le devoir de mémoire du passé, forcément national, par un devoir d'organisation de l'avenir, forcément européen. Loin d'être contradictoires, les deux doivent se compléter mutuellement.

C'est pourquoi la seule question qui vaille pour donner sens à ces prochaines commémorations paraît claire : cent ans après poilus et casques à pointe, ne serait-il pas temps de sortir nos diplomates des tranchées où nos Etats les ont enterrés, pour ne pas y enterrer aussi les derniers espoirs des Européens ?

 

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