Bruno Vever, le 23 octobre 2018

Il y a un an, Emmanuel Macron présentait à la Sorbonne ses propositions tous azimuts pour relancer l’Europe. Ce faisant, il n’avait pas manqué d’adresser un appel insistant à Angela Merkel, au nom d’un partenariat franco-allemand qui n’aura pas seulement scellé, avec Monnet, Schuman puis de Gaulle, la réconciliation mais assuré tous les succès de la construction européenne. Car aujourd’hui comme hier rien ne paraît possible sans la France et l’Allemagne pour relancer l’Europe.

Sa profession de foi vibrante, réitérée en avril au Forum Humboldt de Berlin, aura été récompensée en juin à Aix La Chapelle par le prix Charlemagne, en présence d’Angela Merkel. Mais force est de constater aujourd’hui, malgré la belle constance de notre président et ces encouragements académiques, que ses propositions concrètes à l’Allemagne et à l’Europe semblent bien avoir fait long feu.

La chancelière, déjà très terre à terre et peu visionnaire sur la construction européenne, n’a certes pas été encouragée par des échéances et des péripéties nationales dont sa coalition n’est ressortie, des mois plus tard, que très affaiblie et mal recousue. Etrillée par les électeurs, déséquilibrée sur sa droite par la percée de l’AFD populiste, les prises de distance de la CSU bavaroise et la rebuffade du FDP libéral, mais également sur sa gauche par la fausse sortie et les états d’âme de ses partenaires sociaux-démocrates du SPD, elle se retrouve sur la défensive de tous côtés, avec des marges paraissant de plus en plus fragiles notamment sur l’Europe.

Après six mois d’un silence pesant, elle n’aura consenti que du bout des lèvres à Emmanuel Macron des concessions raréfiées et peu empressées, se résumant à un renforcement de Frontex aux contrôles extérieurs, un budget à préciser pour la zone euro et un futur avion de combat européen. On aura connu en d’autres temps un couple franco-allemand mieux accordé et plus fringuant ! Mais force est de constater aussi que ce refroidissement ne vient pas de nulle part, et même d’assez loin.

Pourquoi ces successions de rendez-vous manqués ?

C’est sur le plan économique que le couple franco-allemand aura le mieux fonctionné depuis l’après-guerre, ayant substitué à l’approche punitive de Clémenceau « l’Allemagne paiera » l’approche constructive de Monnet « l’Europe nous paiera ». Cette réconciliation aura permis la fondation et le succès de la CECA puis de la CEE, accompagnant un marché commun qui aura connu son achèvement avec la Commission Delors et son couronnement avec l’euro, en parallèle à la réunification de l’Allemagne, prélude à celle du continent européen lui-même.

En tous ces domaines, l’impulsion et la solidarité franco-allemande auront été décisives et à toute épreuve. L’alliance des deux pays aura aussi permis des réussites européennes technologiques et commerciales exceptionnelles telles Ariane et Airbus. Avec certes aussi des échecs, notamment des divergences sur l’énergie et le nucléaire voire l’environnement malgré les efforts communs ayant permis l’accord universel de Paris sur le climat. Avec aussi des avancées culturelles exemplaires, telle l’installation d’Arte dans le paysage audiovisuel, et les échanges de l’Office franco-allemand pour la jeunesse, prélude aux succès emblématiques d’Erasmus.

Par contre la France et l’Allemagne ne sont jamais parvenues à s’accorder sur une Europe politique : rejet en 1954 par les députés français d’une Communauté Européenne de Défense, échec en 1962 du plan Fouchet tenté par de Gaulle, pallié faute de mieux par le traité franco-allemand de l’Elysée en 1963, lui-même ré-encadré en retour par un rappel du Bundestag à la primauté de l’alliance américaine, chaise vide de la France en 1965 s’opposant aux tentatives d’autonomie politique et budgétaire de la Commission Hallstein, suivie d’un « compromis » de Luxembourg qui aura donné, jusqu‘à la Commission Delors, droit de cité aux blocages des pratiques d’unanimité et lourdement pénalisé l’Europe.

Et que dire des rebuffades et désillusions subies par l’Allemagne réunifiée dans ses avances de l’époque à son partenaire français ? La France sous cohabitation Mitterrand-Balladur aura ainsi opposé un silence fuyant aux propositions Schäuble-Lamers d’union politique européenne en 1994, silence réitéré en 2000, cette fois sous cohabitation Chirac-Jospin, aux invitations renouvelées de Joschka Fischer. Et pour finir ce fut le non des électeurs français en 2005 au projet de Constitution européenne cher à l’Allemagne, pourtant préparé sous les auspices de Giscard d’Estaing et assorti d’un aval inattendu et pittoresque de l’Académie française !

Après tant de rendez-vous manqués, finira-t-on un jour par réconcilier la France et l’Allemagne sur l’avenir politique de l’Europe ? A ce jour, pareille ambition s’est apparentée à un grand écart impossible : les projets de CED ou de plan Fouchet auront sans doute été trop précoces, ceux d’union politique suggérés par l’Allemagne réunifiée trop dérangeants pour nos jeux politiques internes, celui de constitution européenne trop abîmé par nos querelles gauloises. Quant aux louables projets Macron, ils n’auront pas su s’abstraire d’un passé et d’un passif aussi pesants.

Car ces désillusions européennes de part et d’autre ont laissé des traces à tous les niveaux. Et si l’Europe a réussi à créer, sans en oser la dénomination, mais avec un concours franco-allemand décisif, une vraie fédération douanière, concurrentielle, commerciale et monétaire, appuyée sur des institutions supranationales (cf. Parlement, Commission, Cour de Justice, Banque centrale), la création de l’euro, tout en ayant bénéficié de miracles multiples, n’aura couronné cette fédération économique qu’en la coiffant d’un plafond de verre resté indépassable à ce jour.

Quelles conséquences amères à l’addition des faux-semblants ?

Faute d’un accord sur les conditions d’une union politique européenne, la France, l’Allemagne et leurs partenaires européens se sont bien gardés de mettre en commun les attributs restants, même fanés, de leurs souverainetés nationales. On confina ainsi les incursions de l’Europe sur la politique étrangère et de sécurité, comme sur la coopération policière et judiciaire, dans des procédures essentiellement intergouvernementales, avec les deux piliers du traité de Maastricht complétant en ces domaines le pilier central communautaire tout en y dérogeant. Et on continua de confier la défense militaire européenne aux structures de l’OTAN sous leadership américain, que la France elle-même finit par réintégrer.

Quant au Conseil européen, devenu arbitre suprême des impulsions comme du fonctionnement de la construction européenne, il veille jalousement aux prérogatives nationales des Etats membres qu’il réunit sur un pied d’égalité, quitte à porter ombrage aux ambitions européennes de la Commission et du Parlement.

L’Allemagne a su tirer son parti de cette situation qui n’avait pas au départ ses préférences politiques. Recentrée au cœur d’un continent lui-même réunifié, elle a su retisser son réseau de relations et d’influence avec ses voisins d’Europe centrale et orientale, redéployer avec succès un appareil de production et d’exportation de plus en plus performant, tout en continuant de bénéficier des avantages d’une protection militaire assurée à bon prix par le bouclier américain de l’alliance atlantique.

La France au contraire a toujours du mal à retrouver des atouts à sa situation devenue décentrée, mal positionnée entre d’une part un bloc continental et du nord dominé par l’Allemagne et d’autre part des pays du sud volontiers rétifs aux disciplines de l’euro. Et face aux bouleversements meurtriers du Moyen Orient et à l’afflux des migrants de toutes sortes, elle s’est avérée incapable de crédibiliser ses ambitions d’une Union pour la Méditerranée dont elle n’a jamais contrôlé les paramètres ni réussi à intéresser l’Allemagne (par delà les divisions européennes et les revirements successifs de la chancelière sur l’accueil des migrants).

Que dire enfin et surtout de la montée dans la plupart des pays, dont l’Allemagne comme la France, d’un euroscepticisme qui accuse, non sans quelques motifs, l’Europe actuelle de désarmer les Etats au lieu de protéger les Européens. Mais ne sont-ce pas ces Etats, jaloux de leurs dernières prérogatives, qui empêchent, avec autant de constance que d’aveuglement, l’Europe d’assurer cette protection ?

Alors sommes nous condamnés à remâcher l’amertume des occasions perdues et le gâchis que ces ratages ont causés à la construction européenne ? A rester inertes quand les nouveaux rapports de force mondiaux bouleversent notre environnement ? A risquer, comme le Brexit en donne un aperçu, de redescendre une à une voire de dévaler toutes les marches difficilement gravies depuis plus de soixante ans ?

Pourtant une seconde chance, peut-être la dernière, paraît s’ouvrir avec les rebondissements en cours de cette situation internationale, dans la mesure où les obstacles d’hier semblent céder aujourd’hui la place à autant d’opportunités. A condition, pour l’Allemagne comme pour la France, de retenir la leçon de leurs erreurs passées pour savoir cette fois en tirer parti ensemble !

Quelles opportunités nouvelles pour rebattre les cartes ?

Avec les ruptures qui se dessinent aujourd’hui dans notre environnement externe, les raisons de plaider pour une diplomatie et une sécurité européenne autonomes commencent à mériter l’attention de nos dirigeants, à défaut d’avoir déjà entraîné toute leur conviction. A l’est, la renaissance avec Poutine d’un nationalisme russe ombrageux et menaçant souligne le besoin non seulement persistant mais croissant d’une défense européenne unie, efficace et dissuasive. A l’ouest le retour d’un isolationnisme américain et le refroidissement imposé par Trump à ses propres alliés historiques interpellent enfin les Européens sur les mérites voire les exigences d’une défense assurée par leurs propres moyens, au lieu de s’en remettre aux inconnues atlantiques et aux structures désormais fragilisées de l’OTAN.

Par ailleurs, les raisons d’encadrer le marché unique et l’union monétaire dans une union fédérative plus ambitieuse et plus cohérente ont également progressé. Vingt années d’existence mais aussi de turbulences de la zone euro, émaillées de crises à répétition, ont mis en évidence les profondes lacunes qui continuent de l’affecter, handicapant son dynamisme, fragilisant sa cohésion et menaçant sa pérennité : trop de retards dans l’union financière, trop de décalages entre une gestion fédérale de la monnaie et un déficit de coordination des politiques économiques nationales, trop d’inadéquation entre les moyens budgétaires communs et l’instabilité des marchés financiers, trop de déséquilibres et de distorsions fiscales.

Quant au Brexit, il achève bien sûr de rebattre les cartes avec le départ du principal opposant à l’émergence d’une union européenne fédérative. Certes, d’autres pays ont pris le relais d’un euroscepticisme latent ou affiché. Mais le psychodrame des négociations avec les Britanniques aura eu le mérite inédit de démontrer en vraie grandeur les problèmes et les handicaps extrêmes que doit affronter tout pays sécessionniste, à la confusion des avocats mêmes d’un tel départ. La leçon paraît porter et la solidarité des vingt-sept plutôt raffermie par ces enseignements.

Enfin, l’euroscepticisme ambiant n’a pas forcément tort de dénoncer une Europe qui déçoit les attentes des Européens et perd leur confiance. Mais cette défiance elle-même est liée aux divisions, aux faiblesses et aux incohérences d’une Europe inachevée. Elle est une raison supplémentaire pour revendiquer cet achèvement. Car la plupart des électeurs eurosceptiques n’entendent pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Ils ne reprochent pas à l’Europe ce qu’elle a fait, c'est-à-dire le marché intérieur, les libertés de circuler, l’euro. Ils lui reprochent ce qu’elle n’a pas fait : des contrôles communs aux frontières externes, une police fédérale à l’échelle d’un terrorisme, d’une criminalité et de fraudes sans frontières, une défense autonome et efficace, un encadrement fiscal équitable, des libertés assurées pour la société civile.

Face à toutes ces interrogations et tous ces défis, seule une Union politique, celle qu’on a constamment ratée depuis si longtemps, serait en mesure d’apporter les réponses. A condition de restaurer une confiance trop détériorée, notamment entre la France et l’Allemagne. Telle est bien aujourd’hui l’exigence prioritaire !

Quels préalables mutuels pour restaurer la confiance ?

Il faut bien admettre que si la projection européenne tous azimuts d’Emmanuel Macron, appelant au concours de l’Allemagne, fut particulièrement riche sur le fond, brillante par la forme et méritoire dans l’intention, tout ce brio ne l’aura pas empêchée en fin de compte d’avoir été victime d’une triple erreur d’appréciation.

D’abord une erreur d’approche : avec une France et une Allemagne qui remâchent, comme l’Europe, les souvenirs de fractures mal réduites, il ne sert sans doute à rien d’énumérer de nouvelles missions avant d’avoir donné des gages concrets pour restaurer la confiance et tourner la page sans réticences ni arrière-pensées.

Ensuite une erreur tactique : Jean Monnet avait déjà constaté qu’il faut parfois choisir entre être l’auteur patenté d’un projet ou le concrétiser, et que la meilleure façon de le réussir est de finir par convaincre l’autre partie que sa paternité émanerait d’elle. La tiédeur allemande démontre qu’on en est aujourd’hui bien loin.

Enfin l’erreur paraît aussi stratégique : empiler les projets avant de reconsidérer les méthodes, c’est, dans l’état actuel de l’Europe et des relations franco-allemandes, mettre la charrue avant les bœufs. Un dialogue remis à plat sur les méthodes, ouvert à l’intégration quand les analyses objectives amènent à l’imposer, contribuerait par contre à dissiper les impasses d’un dialogue de sourds.

Une première exigence serait ainsi de faire entre nos deux pays l’inventaire sans faux-fuyants des échecs, des manquements et des erreurs à ne pas renouveler. Citons bien sûr l’élargissement sans approfondissement, comme l’union monétaire sans union économique. Mais aussi les entorses persistantes au pacte de stabilité, point essentiel pour l’Allemagne face à une France qui n’a jamais équilibré ses dépenses publiques depuis Raymond Barre, contrairement à son partenaire d’outre-Rhin qui n’aura creusé son déficit que pour faire face aux contraintes de la réunification mais a parfaitement réussi depuis à rééquilibrer ses comptes. Méditons par ailleurs les illusions de la stratégie de Lisbonne lancée en 2000 sans moyens intégrés, prétendant faire en dix ans de l’Europe la zone « la plus compétitive du monde » par des échanges de « bonnes pratiques ». Regrettons plus encore qu’une telle illusion ait été réitérée en 2010 avec l’actuelle stratégie 2020 qui aura persisté dans les mêmes erreurs. Réfléchissons à l’inanité des renoncements européens accordés aux Britanniques à la veille de leur référendum pour les convaincre de rester. Et interrogeons nous bien sûr aujourd’hui sur l’absence de toute ambition européenne d’envergure face à la montée des eurosceptiques, alors que ceux-ci dénoncent d’abord ce que l’Europe actuelle est incapable de faire !

Une seconde exigence serait d’accepter le principe de mettre en commun ce qu’il est plus efficace et moins coûteux de faire ensemble que séparément. Ne devrait-on pas engager de telles expertises exploratoires dans le cadre un institut budgétaire européen ? Et ne pourrait-on pas sur ces bases envisager à l’avenir de remiser au grenier le plafond de 1% du PIB qui plafonne depuis des décennies le budget européen, à comparer avec les 20% du budget fédéral américain, quand les budgets des Etats membres confisquent chacun pour soi la moitié de ce PIB ?

Une troisième exigence serait de s’accorder à ne plus déléguer de compétences à l’Europe sans lui en assurer les moyens politiques, donc majoritaires, et budgétaires, donc proportionnels. Les prises de décision majoritaires n’interdiraient pas de rechercher des consensus, voire des arrangements transitoires ou conditionnels, mais une minorité ne devrait plus pouvoir bloquer une décision collective.

Une quatrième exigence serait enfin d’assurer que cette réorganisation décisionnelle entre les Etats et les différentes institutions européennes respecte une subsidiarité horizontale, c'est-à-dire des responsabilités autonomes pour les partenaires sociaux et les différents acteurs de la société civile, en appui de libertés entrepreneuriales et associatives pour tous les Européens. Une première condition serait déjà d’accorder un statut européen aux sociétés et associations qui le souhaitent, alors qu’elles en sont toujours dépourvues aujourd’hui !

Ces différentes exigences constituent finalement l’essence même d’un fédéralisme bien compris, tel que les Allemands l’appliquent chez eux avec succès, et tel qu’il devra forcément accompagner de nouvelles avancées européennes. Aux Français de l’accepter et d’organiser les correspondances qui s’imposeront pour contribuer à une union fédérative européenne. Car même si notre système centralisateur reste appelé, par delà divers aménagements, à marquer la France d’une empreinte dominante, il ne sera guère exportable à l’échelle européenne.

Quelles complémentarités pour s’assurer une souveraineté ?

Ces différences marquées qui persistent de part et d’autre du Rhin ne se sont guère estompées ces dernières décennies malgré le marché commun et l’euro. La France reste ce pays centralisé, vertical, sensible aux rhétoriques intellectuelles ou émotionnelles mais peu attentif aux détails, volontiers visionnaire et missionnaire mais continuant à percevoir tout fédéralisme comme une dépossession. L’Allemagne demeure par contre tout aussi décentralisée, provinciale, parlementaire, pragmatique, méfiante sur les envolées lyriques mais attentive aux logistiques, profondément fédérale et soucieuse de contrepouvoirs, donc largement aux antipodes de son voisin d’outre Rhin.

Mais la compensation à toutes ces différences est une complémentarité tout aussi remarquable, un peu comme les pièces d’un puzzle qui seraient appelées à se compléter plus qu’à s’opposer. Et c’est bien cette complémentarité, si mal optimisée jusqu’à présent, qui offre à l’Allemagne et la France tous les moyens potentiels pour faire ensemble de l’Europe la puissance politique de classe mondiale qu’elle pourrait être mais qu’elle n’est pas, faute essentiellement à la permanence de nos divisions.

Ainsi, l’Allemagne réunifiée et recentrée au cœur de l’Europe a pu certes s’affirmer comme la grande puissance économique en Europe, faisant d’un marché intérieur continental le socle de ses succès mondiaux à l’exportation. Elle n’en reste pas moins une puissance politique et militaire de second ordre, continuant de subir, à l’instar du Japon, les rigueurs des vaincus de la seconde guerre mondiale, qui lui interdisent l’accès au statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, comme celui de puissance nucléaire. Et si chacun est conscient qu’il devrait y avoir prescription, personne ne s’entend sur le nouvel ordre à lui substituer.

De son côté, la France se trouve dans une situation européenne et mondiale inversée. Elle reste clairement derrière l’Allemagne comme puissance économique, tout en ayant perdu sa position centrale d’avant la réunification continentale. Elle n’en conserve pas moins de solides atouts compétitifs et continue de rivaliser avec les premières puissances mondiales en maints secteurs de pointe, notamment militaires. Seule puissance nucléaire de l’Union européenne avec le départ des Britanniques, dotée de tous les moyens tactiques et stratégiques allant avec, appuyée sur des horizons maritimes d’échelle mondiale, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, alliée à des réseaux culturels et linguistiques universels, elle possède dans tous ces domaines des atouts de classe internationale dont l’Allemagne est structurellement et politiquement dépourvue.

La force potentielle de l’Allemagne et de la France, c’est donc la mise en commun de ces complémentarités. Désunies, elles restent des puissances moyennes qui ne sauront ni s’imposer dans le concert international ni hisser l’Europe aux premiers rangs. Mais réunies, elles ont toutes les capacités d’une vraie puissance mondiale avec de sérieuses prétentions à figurer, et l’Europe avec elles, dans le tiercé de tête.

Quelles initiatives radicales pour réveiller l’Europe ?

L’actualisation du traité de l’Elysée de 1963 pourrait nous ouvrir aujourd’hui cette opportunité, cent ans après le traité de Versailles de 1919. Plutôt que commémorer la fin du premier conflit mondial sans initiative politique à la hauteur des bégaiements d’un passé qui ravagea l’Europe, avec ses allers-retours tragiques et revanchards entre Rethondes et Versailles, et ses dizaines de millions de victimes, ne serait-il pas temps d’ouvrir ensemble dès 2019, année d’élections européennes cruciales, un chapitre radicalement novateur des relations entre la France et l’Allemagne et, sur ces bases, de l’histoire de l’Europe elle-même ?

L’heure ne serait-elle pas ainsi venue, dans une Europe réunifiée mais laissée à ses propres forces, d’engager ensemble ce que la situation d’une Europe divisée par des forces extérieures antagonistes n’avait pas permis ? Ne faudrait-il pas aujourd’hui, aussi téméraire que cela puisse paraître, réconcilier plan Fouchet et plan Schuman, Charles de Gaulle et Jean Monnet, ces deux frères ennemis dont le seul tort européen aura été d’avoir eu chacun raison à moitié, et tous les deux trop tôt ?

Tout paraît hélas indiquer que les actualisations du traité de l’Elysée envisagées à ce jour de part et d’autre du Rhin risquent fort de se confiner à des aménagements mineurs, sans rapport avec l’ampleur des changements intervenus depuis un demi-siècle, ni avec la gravité des enjeux actuels pour la France, l’Allemagne et l’Europe.

Qu’attendent donc nos deux pays pour donner enfin vie à leurs complémentarités et s’extraire, en entraînant l’Europe, de ces miasmes d’europessimisme et d’aboulie politique qui nous empoisonnent lentement mais sûrement ? Et quelle baguette magique leur manque si cruellement aujourd’hui pour transformer une cendrillon gauloise et une citrouille germanique en un attelage capable d’étonner le monde, de réveiller l’Europe au bois dormant et de faire grandir les vingt-sept nains ?

Cette baguette magique fut, en d’autres temps, une complicité et une volonté franco-allemande à toute épreuve lorsqu’on décida ensemble de réussir des exploits jugés par beaucoup impossibles : la suppression des frontières, l’euro, l’élargissement continental. Cette complicité et cette volonté, que sont-elles devenues ? Nos dirigeants seraient-ils, par delà les contraintes d’un quotidien politique forcément polémique et réducteur, incapables à ce point de les retrouver et de les réincarner ?

Pourtant une annonce pourrait aujourd’hui, si elle venait d’une France et d’une Allemagne remises en confiance mutuelle et retrempées, avoir la même force que celle en 1950 de la mise en commun du charbon et de l’acier : oser cette fois mettre en commun nos diplomaties, nos armées et nos budgets pour jeter les bases d’une souveraineté européenne autonome que les circonstances des décennies passées n’avaient pas permis d’assurer, en lieu et place de cette Europe bancale et inachevée qui alimente tous les euroscepticismes et toutes les menaces de dislocation par ses faiblesses et par ses renoncements.

Seule une actualisation radicale en ce sens du traité de l’Elysée de 1963 pourrait aujourd’hui prouver que la France, l’Allemagne et l’Europe sont de retour, en créant le noyau dur franco-allemand d’une véritable union politique, appuyé sur l’intégration de nos réseaux diplomatiques et de nos moyens militaires, avec le concours de notre dissuasion nucléaire. Le siège permanent de la France au Conseil de sécurité des Nations Unies serait mis au service de nos intérêts communs, et nos partenaires européens conviés à rejoindre cette solidarité dans une union politique rénovée.

Un budget franco-allemand permettrait de financer la mutualisation de nos diplomaties et de nos armées, d’engager de nouveaux investissements avec des marchés publics mis en commun, de développer les technologies indispensables à nos intérêts réunis et à notre sécurité collective. L’Allemagne serait amenée à mettre en chantier un second porte-avions permettant d’élargir, avec le Charles de Gaulle, une protection européenne permanente impossible à assurer avec un seul.

Les autres Etats européens étant conviés à participer à ce redéploiement de notre solidarité diplomatique, militaire et budgétaire, le budget communautaire devrait être à terme sérieusement réévalué, avec des ressources propres significatives, tout en allégeant les prélèvements publics suite aux économies d’échelle de tels transferts.

Cette solidarité européenne refondée permettrait d’engager les nouvelles étapes d’une union économique et monétaire renforcée, avec une vraie union financière, un encadrement fiscal, un fonds monétaire protégeant des chocs systémiques, un trésor public intervenant en partenariat avec la banque centrale pour dynamiser les investissements et la croissance, sans déroger non plus aux disciplines collectives.

Concernant l’encadrement fiscal, la France et l’Allemagne seraient amenées à montrer l’exemple de la compatibilité et du rapprochement, dont l’objectif avait été jadis annoncé par Nicolas Sarkozy, mais jamais suivi d’effet. Il appartiendrait à la France de donner de sérieux gages tant d’allègement et de stabilisation fiscale que de rééquilibrage pérenne de ses comptes. Une telle réorganisation imposerait à l’évidence, parmi plusieurs réformes structurelles d’ampleur, un reformatage territorial qui ne pourrait se faire qu’au bénéfice de nos régions, seules à l’échelle des nouveaux enjeux européens de compétitivité, de coopération et d’intégration.

Toutes ces remises en cause pourront paraître irréalistes dans le climat politique actuel, mais pas tellement plus que le projet d’union monétaire en son temps, alors qu’elles conditionnent toute perspective crédible d’une Union européenne cohérente et souveraine dans ses assises politiques, économiques, sociales, diplomatiques, militaires, culturelles et régionales, enfin à l’échelle des enjeux de la mondialisation.

Bien évidemment, une lancinante question demeure, dont tout dépend en définitive : la France et l’Allemagne du 21è siècle ont-elles encore la volonté et la capacité politique de s’affirmer, ainsi qu’elles le firent hier, et selon une expression qu’il leur faut aujourd’hui prouver, comme les « premiers de cordée » qui sauront hisser l’Europe vers les sommets, au lieu de rester désaccordées et inertes, sous le poids d’une Europe en panne et sur la corniche fissurée de tous les périls ?

 

Bruno Vever est secrétaire général de l’Association Jean Monnet et vice-président  d’Europe et Entreprises