par Michel Theys, le jeudi 07 décembre 2006

Selon les prévisions d'automne de la Commission Barroso, relayées depuis par les ministres européens des Finances et les pontes de la Banque centrale de Francfort, l'économie européenne se porte bien. La croissance devrait rester à un niveau appréciable au cours des mois à venir. Réjouissons-nous donc, bonnes gens d'Europe ? Pas vraiment : la plongée dans l'envers du décor "officiel" à laquelle invite un homme affranchi du devoir d'omerta institutionnelle montre qu'embellie rime, pour nos sociétés, avec crise profonde…


Au détour d'un livre consacré à l'Europe sociale (1) et sous un titre quelque peu technocratique, Trois angles d'attaque du problème social européen à partir de l'extérieur, un poseur de bombe intellectuelle se dévoile. Economiste de formation (il enseigne d'ailleurs la politique économique européenne à l'Université catholique de Louvain), Pierre Defraigne n'a pourtant rien du trublion ou de l'idéologue excité. Pascal Lamy et Etienne Davignon n'en auraient pas fait, sinon, leur directeur de cabinet et il n'aurait pas terminé sa carrière de haut fonctionnaire, à la Commission, comme directeur général adjoint du Commerce.

Pourtant, c'est ce "grand commis de l'Europe" qui, aujourd'hui, ose se demander, noir sur blanc, "comment prévenir la dislocation sociale qui est insidieusement à l'œuvre (…) en Europe et qui pèse lourd dans le désenchantement de l'opinion vis-à-vis de l'Union européenne" ! Un ton qui tranche, tout le monde l'admettra, avec les discours aseptisés et anesthésiants qui ont cours dans les allées des pouvoirs, qu'ils soient nationaux ou européen.

C'est que Pierre Defraigne, désormais "patron" de l'antenne bruxello-européenne de l'Institut français des relations internationales, refuse de cacher plus longtemps au public qu'il ne se range pas dans la catégorie des économistes qui minimisent la croissance des inégalités. Pour lui, l'Union européenne est, tout au contraire, confrontée au dilemme d'une croissance de plus en plus inégalitaire, alors qu'elle est soumise à la double pression de la globalisation et de la mondialisation.

Le constat est dramatiquement implacable. Dans l'Union, la croissance n'est plus relevée qu'au prix d'une baisse sans cesse accrue des salaires réels relatifs par rapport à la rémunération du capital et les revenus des retraités sont guettés par le même mal. Les indicateurs de pauvreté relative font largement défaut et si l'économie informelle, "parfois aux confins de la délinquance", peut agir comme un frein à l'exclusion de la consommation, "c'est au prix d'une redoutable marginalisation sociale dont nos banlieues sont le théâtre". En clair, "la Dissociété" (2) diagnostiquée par l'économiste – et socialiste – français Jacques Généreux est bel et bien en marche !

Pendant ce temps, que fait l'Union européenne ? Rien. La troisième fonction de la politique économique, à savoir la redistribution en vue de l'équité, lui échappe : le budget de 1% du PIB communautaire que lui concède la pingrerie des capitales des Etats membres (certains plus que d'autres…) la confine à une action à la marge. Sa responsabilité est, par contre, directement engagée quand elle s'abstient, au nom de la subsidiarité, d'intervenir dans le problème de l'équité interpersonnelle, laissé à la discrétion de chacun des Etats membres alors qu'ils opèrent dans un seul marché. Ce faisant, accuse Defraigne, "elle se dérobe aux conséquences de l'intégration et de l'ouverture du marché unique (…) sur les conditions de vie de la majorité des Européens", notamment en tolérant la concurrence fiscale et, dans une moindre mesure, sociale.

Alors, que faire ? En économiste convaincu que seule la politique peut, à l'avenir, transformer la croissance en développement équitable et durable, Pierre Defraigne ouvre des pistes, celle, par exemple, qui consisterait à réduire la rente financière à la source en faisant acquitter l'impôt à l'épargne et en prévenant les restructurations abusives. Celle aussi qui conduirait à la traçabilité des flux de capitaux. Dans le même esprit, il propose de mettre un frein brutal à la rémunération financière excessive extorquée aux entreprises par les actionnaires et plaide pour que soit dépassée la dysfonction "intolérable et incompatible avec l'ambition d'une Europe sociale" que constitue le maintien du droit de veto dans le domaine de la fiscalité de l'entreprise et de l'épargne. Pour lui, deux solutions sont possibles en ce domaine : "l'harmonisation complète et rigoureuse de ces deux types d'impôt ou, mieux encore, la substitution d'impôts fédéraux européens aux impôts nationaux".

Défenseur d'une mondialisation régulée et pourfendeur, n'en déplaise aux souverainistes et néo-nationalistes de tout poil, de toute forme de retour au protectionnisme, Pierre Defraigne assure que l'Union, seule, a aujourd'hui la capacité de changer la nature de la globalisation en s'attaquant à la "conception néolibérale d'origine anglo-saxonne qui préside à la définition des règles du jeu et à la gestion des politiques macroéconomiques et financières qui est au cœur du débat". Mais au préalable, reconnaît-il, perfide, la Commission devra "elle-même s'arracher à la fascination davosienne qui a gagné les successeurs d'Hallstein, de Jenkins et de Delors".

Ce discours doublement dérangeant n'est-il pas beaucoup plus crédible que le "Tout va très bien, Madame la Marquise", dont les gouvernants européens – nationaux et "bruxellois" – bercent les citoyens, creusant sans cesse le fossé qui sépare ceux-ci des élites politiques ? A la veille des présidentielles françaises, tous les dirigeants politiques européens dignes de ce nom seraient, en tout cas, bien inspirés – ne serait-ce que pour éviter de revoir un Jean-Marie Le Pen au deuxième tour… – de méditer et de tirer les conclusions de cet avertissement du patron d'Eur-Ifri : "Contenir la dislocation sociale à l'œuvre aujourd'hui est la seule manière dans nos sociétés européennes de nous mettre à l'abri du populisme et de sa dérive logique vers l'instabilité et des crises qui ébranleront nos démocraties européennes en profondeur avec leurs conséquences internationales imprévisibles"…



(1) Bilan social de l'Union européenne – Christophe Degryse et Philippe Pochet (sous la dir. de) – 300 p. – ISBN 2-87452-028-4

(2) La Dissociété – Jacques Généreux – Seuil – 445 p.


Michel Theys est journaliste spécialisé dans les questions européennes. Sa société, EuroMedia Services, est active dans les domaines de la presse écrite et audiovisuelle.