par Bruno Vever, le vendredi 01 décembre 2006

José Manuel Barroso a confirmé le 26 septembre au Parlement européen le feu vert sans surprise de la Commission pour l'adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie au 1er janvier 2007. Ce faisant, il a exclu d'envisager tout élargissement ultérieur, aussi longtemps que l'Union européenne n'aura pas été préalablement réformée.



Par delà la légitimité et les mérites propres du nouvel élargissement, cette Union non réformée à 27 va évidemment se révéler de plus en plus asthmatique, arthritique, affaiblie sous son propre poids. Pour lui redonner un peu de souffle et de muscles, un remède d'urgence aurait pu être, comme l'avait suggéré début septembre Nicolas Sarkozy, de faire adopter par les gouvernements et leurs parlements un "mini-traité" : il aurait intégré des aménagements institutionnels pressants, notamment sur la représentation de l'Union et l'extension des votes majoritaires, issus du traité constitutionnel victime des référendums français et néerlandais. Mais ce mini plan B est apparu aussi controversé chez nos voisins que dans l'hexagone, et a fait long feu.

On n'échappera pas à un nouveau rendez vous avec le suffrage universel pour réformer l'Union élargie. Et pour éviter un second échec, dont les conséquences seraient particulièrement dramatiques, il faudra bien s'attaquer de concert aux deux points faibles persistants de la construction de l'Europe : la tête et les jambes.

L'enjeu reste de donner à l'Europe "une tête" efficace et durable, capable de fédérer les énergies et les intérêts communs d'un demi-milliard d'Européens. Ce sera mission impossible pour une Union à 27 livrée aux insuffisances du traité de Nice, dispersée dans autant de présidences semestrielles tournantes, entravée par trop d'exigences d'unanimité pour les décisions importantes, et dès lors promise à une impuissance structurelle et programmée.

La pression croissante de la globalisation et des défis qui l'accompagnent - commerce, compétitivité, emploi, développement, sécurité, environnement, etc.- vont par contre se charger de nous préciser le coût de plus en plus exorbitant de l'absence d'une puissance publique européenne digne de ce nom. Mais soumettre à nouveau aux électeurs les réformes institutionnelles requises pour y remédier, est-ce aller au devant d'un nouveau non, notamment en France ?

Tout dépendra de la façon dont ces électeurs se sentiront directement concernés par la rénovation de la construction européenne, et associés à elle. Assurer à l'Europe "des jambes" meilleures porteuses, mieux adaptées au terrain, demeure ainsi un défi concomitant qui ne peut plus être éludé. La consolidation d'assises participatives de l'Europe est devenue la condition dont va dépendre l'acceptation et la pérennité de sa dimension verticale. Or l'Union européenne est demeurée jusqu'à ce jour beaucoup plus déclarative qu'innovatrice dans la promotion des initiatives individuelles et associatives des Européens.

On a même l'impression que presque tout a été fait pour décourager celles-ci : attitudes ambivalentes des gouvernements envers l'encadrement européen, relais complaisants des médias pour assimiler l'Europe à une technocratie bruxelloise lointaine ou une mise en concurrence "ultralibérale", plutôt qu'à des opportunités et des droits accrus, insuffisante ardeur de la Commission et myopie conservatrice du Conseil empêchant de faire aboutir les outils juridiques indispensables pour donner des moyens directs d'action aux Européens, lassitude des institutions communautaires pour combattre la renaissance foisonnante des entraves nationales, tout s'est ligué contre cette Europe de proximité que visait pourtant l'approche fondatrice de Jean Monnet ("nous ne coalisons pas des Etats, nous unissons des hommes").

Malgré d'indéniables progrès ces dernières décennies dans la coopération des Etats et l'intégration des économies, trop d'attentes légitimes des Européens continuent ainsi d'être contrariées, concernant le renforcement à cette échelle de leurs droits citoyens et associatifs, la promotion et le développement de l'emploi en Europe, l'intensification des échanges et des partenariats transfrontaliers, un mode de gestion plus participatif de l'Union, une identité commune plus visible et mieux ressentie. L'euro lui-même a été géré par les Etats participants comme un point d'arrivée, essentiellement monétaire et financier, beaucoup plus que comme le point de départ d'une intégration économique et sociale plus poussée et plus participative, dont il aurait pourtant pu et dû être le laboratoire.

Aujourd'hui, nous payons le prix de ces contradictions croissantes dans la construction de l'Europe. On ne pourra y remédier qu'en trouvant avec les Européens et à travers eux des réponses cohérentes, participatives et durables, qui assureront à l'Europe élargie cette tête mieux faite et ces jambes plus solides dont elle a le plus urgent besoin. A défaut, l'Union à 27 court tous les risques de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf.



Bruno Vever est membre du Comité Economique et Social européen

Paru dans la Lettre d'Europe et Entreprise n°36

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