par Jean-Yves Delaune, le mercredi 07 juin 2006


Depuis un mois, plusieurs personnalités éminentes ou experts du monde de l'entreprise, de la recherche ou de la formation se sont exprimés dans plusieurs éditoriaux ou articles et interviews dans la presse nationale ou internationale. Ils reprennent, pour l'essentiel, l'ensemble des critiques mises en garde que j'ai faites depuis un an. Tous, relayés par le dernier dossier "Examens territoriaux" de l'OCDE sur la France, tirent la sonnette d'alarme sur la mise en œuvre des pôles de compétitivité en France.

En effet, dès le 26 juin 2005, j'adressais une note à l'attention du Ministre de l'Intérieur et de l'Aménagement du Territoire pour l'alerter sur les dérives observées sur le terrain.

En novembre 2005, je dénonçais déjà, dans une note : "en France, rien de nouveau !", les dérapages administratifs, note reprise dans un article que j'ai publié dans les Echos du 7 décembre 2005 : "les pôles de compétitivité : revoir la copie !"

Enfin, le 15 février 2006, j'adressais à nouveau aux Ministres en charge des Pôles de compétitivité une nouvelle note "les pôles de compétitivité : retrouver la confiance des acteurs", dans laquelle je faisais des propositions d'amélioration.

Une chose est de constater et de critiquer les erreurs et de faire des propositions, une autre, plus pédagogique et porteuse de corrections possibles, est de le démontrer, en s'appuyant sur les exemples étrangers et celui de Grenoble, une exception française qui reste à confirmer.

Les pôles de compétitivité, ou clusters, ne peuvent pas être traités comme un effet de mode (c'est l'habitude des Pouvoirs Publics en France), car ils correspondent à un mode de fonctionnement de "l'économie de la connaissance" , consacrée par le Traité de Lisbonne.

Cette dernière se caractérise de la manière suivante :
- rapidité de l'évolution de la connaissance et des technologies,
- accélération de la diffusion des savoirs,
- concentration de la distribution,
- mondialisation des marchés,
- prévention des crises, notamment alimentaires,
- réassurance du consommateur,
- développement d'une économie durable…

Autant de facteurs qui conduisent les acteurs à devoir :
- externaliser la R&D (flexibilité et répartition des coûts),
- conquérir les plus grandes parts de marchés le plus vite possible,
- développer les savoirs,
- systématiser l'innovation,
- développer la valeur ajoutée des produits et des services…

qui se traduisent par la nécessité de :
- créer des réseaux de compétences,
- mutualiser des moyens,
- développer les partenariats dans un contexte flexible autour d'un projet et accompagné ou soutenu par la société, représentée par les Pouvoirs Publics.

En un mot, il s'agit là de la définition de l'origine, de la raison d'être des clusters et de leur fonctionnement dans le monde.

Ils sont la forme nouvelle de l'économie dont l'initiative et la mise en œuvre appartiennent aux acteurs et dont la réussite dépend aussi des conditions de facilitation créées par les Pouvoirs Publics.

Dans ce domaine la France accuse un retard important.

Il est d'abord culturel : nous n'avons pas d'appétence naturelle à travailler en réseaux. Il est ensuite sociétal : l'Etat central, guide et protecteur dans la conscience populaire et individuelle est excessivement interventionniste par nature ou par défaut d'initiative de la part des acteurs.

En revanche, l'Europe, constituée aujourd'hui d'une mosaïque d'Etats plutôt fédéralistes, s'appuyant sur des landers, des régions, des provinces ou d'Etats plus petits, a l'expérience de la mise en œuvre des clusters dont la plupart sont à l'origine de la dynamique de la croissance constatée chez nos voisins (3 points de plus de taux moyen de croissance du PIB depuis 10 ans par rapport au taux moyen français : 1,95 %).

Malgré tout, l'Europe reste en retard par rapport aux Etats-Unis et au Japon.

Deux ratios l'illustrent :
- investissement en enseignement supérieur, par rapport au PIB : Europe : 1,15 %, Etats-Unis : 2,59 %
- nombre de chercheurs employés, par rapport à un million de salariés :
Europe : 5,4, Etats-Unis : 9, Japon : 10,1

Depuis 20 ans, j'ai contribué à la réalisation de plusieurs technopoles en France et en Europe. J'ai participé à la construction de la plupart des exemples étrangers cités en référence. A défaut, je les ai étudiés au titre du benchmark qu'il faut systématiquement conduire avant d'engager une démarche de clusters.

A l'exception de Minatech à Grenoble (l'exception française !), qui devra être confirmée par des investissements de développement et de consolidation de la part du secteur concurrentiel, la démonstration est éloquente.

A quand les corrections ? A quand les ajustements ?

Il faudra satisfaire un préalable : avoir l'esprit d'ouverture et la volonté de s'inscrire dans un partenariat pertinent pour chaque projet coopératif et non pas une démarche administrative ou technocratique quand, en plus, la politique s'en mêle.

Cette dernière démarche est par nature exclusive pour des raisons d'allocations de ressources budgétaires limitées et une gestion politique de la territorialité électorale, manifestation de l'exercice du pouvoir.

Les pôles de compétitivité labellisés, pris dans cette démarche, ne sont pas encore entrés dans celle du partenariat, de l'ouverture et de la mise en valeur des réseaux.

Ils vont tout droit à une impasse, sauf s'il y a sursaut. Nous essayons de nous employer à ce qu'il se produise.








Jean-Yves DELAUNE est Gérant CAMINNO PROJETS

http://www.caminno.com