par Henri Vacquin, le mercredi 24 octobre 2007

Personne n'échappe en Europe à la mutation planétaire économique politique environnemental et sociale. Les réformes foisonnent partout avec plus ou moins de tensions et de bonheur.D'aucuns s'y prennent mieux que d'autres et il n'est plus rare d'invoquer pour défendre sa thèse dans un pays telle réussite d'un des 26 qui en donnerait la preuve, hélas sans toujours tenir compte de la transposition culturelle qui lui serait nécessaire. Les comparaisons des uns aux autres vont donc bon train.


Ainsi de ce qui nous arrive en France avec l'élection de notre nouveau président dont les promesses électorales et les modalités de mise en œuvre n'échappent pas à la comparaison.

Notre président ne serait il pas une sorte de Thatcher ? Avec le service minimum et les régimes spéciaux, n'est il pas, sans même attendre 3 ans comme madame Thatcher, en train de faire aux cheminots ce qu'elle a fait à ses mineurs qui pourtant n'avaient pas manqué de combativité ?

Un amalgame Sarkozy–Thatcher d'autant plus crédible que transposé au terrain politique il n'est pas sans quelques similitudes quant à la cure d'opposition que les travailliste durent subir avant de revenir aux affaires.

Certes comparaison n'est pas raison, il n'en reste pas moins que la tornade sarkozienne de réformes ne va laisser personne indemne. Pour la gauche institutionnelle, c'est déjà fait ; pour les interlocuteurs sociaux patronaux et syndicaux, la chose est moins spectaculaire mais tout aussi profonde.

Il vient en effet d'advenir une chose très banale : les problèmes enterrés depuis une éternité ont été mis sur la table. Quelque chose du principe de réalité est en train de mettre en pièce le plaisir que tout le monde prenait à patauger dans l'occultation des problèmes pour ne pas payer le prix d'une interrogation des pensées des uns et des autres.

Ceci vaut tout particulièrement pour nos patronats et nos syndicats, chacun et ensemble au pied du mur de la réalité de leur représentativité effective singulière et commune. Ils ont tous senti passer le vent du boulet et ils sont d'une certaine manière piégés par la nécessité pour eux d'une obligation de résultat. En témoigne, faute d'être au clair sur l'avancée des négociations, la méthode même de travail qu'ils ont adopté dont celle de se voir toutes les semaines déjà depuis juin et jusqu'à fin décembre.

D'une certaine manière, tout le monde ou presque semble avoir compris que c'est le moment ou jamais de reconquérir, dans le triptyque pouvoirs publics-patronats-syndicats, la place qui revient à la négociation.

Le scénario traditionnel du gouvernement jouant la voiture balai sur l'échec des négociations leur coûterait cette fois beaucoup trop cher. Mais le principe de réalité ne bouscule pas que les acteurs nationaux de la négociation inter-professionnelle, il interpelle, et d'une manière tout aussi virulente, les acteurs des fonctions publiques comme de nos entreprises publiques. Jamais les gros bastions du syndicalisme du public n'ont été mis à la question à la manière dont ils le sont.

Pour la première fois, l'opinion publique est majoritairement dans l'acceptation de ce qui se prépare. Or, quelque conflit que ce soit, avec le service minimum ou pas, ne se gagne qu'avec l'opinion. Là encore le principe de réalité est à l'œuvre.

Il n'est plus à démontrer, en effet, qu'un certain nombre d'acquis sociaux sont devenus mortifères aux principes fondamentaux qu'ils matérialisaient pour les salariés.

Ces acquis, construits il y a des générations avec les matériaux de l'époque, jamais actualisés par la négociation, ne pouvaient un jour ou l'autre que faillir à leur tâche.

C'est aujourd'hui fait et réalisé par l'opinion comme tel. C'est là une bombe dont la déflagration met en pièce rien moins que l'exclusive défense du statu quo qui fondait en amont de tout l'essence même de la pratique syndicale des bastions syndicaux du public. En effet il se pourrait que la défense des acquis mortifères si elle se poursuivait comme telle puisse être suicidaire de ce type de syndicalisme.

Il va falloir apprendre, en syndicalisme du public, ce qu'il n'a jamais su faire. Il va falloir oser penser, parce que pas le choix, qu'il vaut mieux plutôt que d'aller en permanence à Canossa dans la défense du statu quo, savoir négocier des acquis de substitution compensatoires à ceux devenus caduques et propres à mieux défendre les principes de la protection sociale.

Il va falloir, pour ne pas rééditer les effets pervers des acquis antérieurs, coulés une fois pour toute pour l'éternité dans le bronze, les penser temporaires renégociables pour actualiser leur opérationnalité.

Il va falloir au syndicalisme face à ses mandants inquiets, comme par exemple chez nos cheminots qui cumulent service minimum, régimes spéciaux, à la fois ne pas rester inerte sans mener prématurément la combativité à l'échec.

À jouer le conflit a priori, avant toute analyse de la nature du problème, le syndicalisme de ces lieux joue gros. Même si la grève du 18 octobre a été largement suivie. L'opinion n'est plus comme en 1995 dans l'esprit d'une procuration qui serait faîte au syndicalisme du public d'exprimer son mal de vivre. Au mieux cette pratique du conflit à priori sera perçue comme un baroud d'honneur toléré, au pire comme une grève de défense d'intérêt corporatiste.

Il serait tout autrement pertinent d'appliquer le rapport de force lors de la négociation des acquis compensatoires à la perte des précédents. Le syndicalisme pourrait prendre alors tout autrement à témoin l'opinion sur la réalité des privilèges supposés qui sont ceux de leurs mandants et le bien fondé des compensations revendiquées.

Alors certes nous n'en sommes pas là, mais l'après 18 octobre va bel et bien être un rendez-vous avec le principe de réalité pour le syndicalisme. Lequel ne sera pas sans effet par les débats intra-confédéraux qu'il va obligatoirement poser et cette fois sur le fond des choses. En l'occurrence sur rien moins que ce qui clive le syndicalisme depuis sa naissance entre compromission et compromis, entre supposés révolutionnaires et réformistes.

La tornade de réformes sarkoziennes ne laissera pas le syndicalisme indemne peut-être sera t elle l'artisanne, malgré elle, de la nécessaire recomposition syndicale attendue depuis des lustres.


Henri Vacquin est directeur de Metis -Correspondances européennes du travail.

http://www.metiseurope.eu