par Jean-Sylvestre Mongrenier, le mardi 18 septembre 2007

Le discours prononcé le 11 septembre dernier à Toulouse par le ministre français de la défense, Hervé Morin, vient confirmer le fait que les autorités françaises envisagent une participation pleine et entière aux structures militaires intégrées de l'OTAN. L'amorce de ce mouvement date du début des années 1990, avec l'engagement des armées françaises et de leurs homologues alliées en ex-Yougoslavie et en Macédoine. La puissance du leadership américain et la multiplication des interventions interarmées et multinationales ont conjugué leurs effets pour conduire l'ensemble des alliés, France comprise, à œuvrer à la "transformation" de l'OTAN. La décision finale des autorités françaises serait subordonnée à la mise sur pied d'une défense européenne, cette entreprise de longue haleine participant de la "rénovation de l'OTAN" que Nicolas Sarkozy appelle de ses vœux (vingt-et-un des vingt-sept pays membres de l'Union européenne sont dans l'Alliance atlantique ; les six autres sont neutres). Le chemin d'une future défense européenne est étroit et escarpé. Sachons-le.


La question du "partage du fardeau" (burden-sharing) et des responsabilités entre les Etats-Unis et leurs alliés européens est posée sous la présidence d'Harry Truman (1945-1952). Théoricien du containment et directeur du Policy Planning Staff (Département d'Etat), George Kennan proposait de combiner un pilier nord-américain et un pilier européen afin de contrebalancer et d'endiguer la puissance soviétique. Son "concept de l'haltère" consistait à restaurer un centre de puissance européen, économiquement intégré et politiquement uni, comblant ainsi le vide géopolitique laissé par la guerre et permettant de résister au communisme. Erigée en troisième force, l'Europe eût évité aux Etats-Unis de s'engager dans une alliance contraignante et d'assumer le poids de la superpuissance.

Pour George Kennan, une alliance transatlantique ne pouvait que contrarier l'avènement d'une Europe unie. Il préférait donc une organisation politique et militaire spécifiquement européenne à laquelle les Etats-Unis ne participeraient pas. Le lien entre l'Amérique du Nord et l'Europe occidentale eût été assuré par une garantie unilatérale des Etats-Unis, doublée d'une assistance militaire. Les idées de George Kennan ont initialement eu la préférence du président Harry Truman et la signature du Traité de Bruxelles (17 mars 1948) semblait concrétiser son "concept de l'haltère". Les événements se précipitèrent et aboutirent, avec la mise en œuvre de l'Alliance atlantique et de l'OTAN, à une hégémonie par invitation.

De par les vertus des "checks and balances", la nécessaire contribution d'un pilier européen à la cohésion géostratégique occidentale est l'un des thèmes récurrents de l'atlantisme. Le 4 juillet 1962, John F. Kennedy lance le "grand dessein" d'une réorganisation générale des relations transatlantiques et déclare : "Je dirai, ici et maintenant, en ce jour de l'Indépendance, que les Etats-Unis sont prêts pour une déclaration d'interdépendance, que nous sommes disposés à discuter avec une Europe unie les voies et moyens de former une association atlantique concrète – une association mutuellement bénéfique entre la nouvelle union qui émerge aujourd'hui en Europe et la vieille Union américaine fondée voici un siècle trois quarts" (Discours de l'Independence Hall, Philadelphie). Ce partenariat global aurait une importante dimension économique et commerciale (cf. le Kennedy Round au sein du GATT) mais aussi militaire, avec le projet d'une force nucléaire multilatérale possédée en propre par l'OTAN. Ce projet d'ensemble n'est pas mené à terme mais, au fil de la Guerre froide, l'idée d'un partenariat global sous-tend les polémiques entre alliés relatives au burden-sharing, le partage équitable des charges militaires ne pouvant aller sans partage du pouvoir.

Après la "victoire froide" de l'Ouest, le secrétaire d'Etat de l'administration Bush père, James Baker, s'adresse à l'Allemagne réunifiée en invoquant la nécessité d'un "partnership in the leadership". Les alliés décident de rénover l'OTAN (élargissement géographique et fonctionnel) et de donner corps à une "identité européenne de sécurité et de défense" à travers les accords de "Berlin plus" (mise à disposition de quartiers généraux et de capacités) et le lancement de la "Politique européenne de sécurité et de défense" (sommet européen de Cologne, 10-11 décembre 1999). La crise irakienne et le scénario par trop hâtif d'un "schisme d'Occident" menacent le fragile " équilibre des déséquilibres" entre l'OTAN, unique instance de défense collective sur le continent, et l' "Europe de la défense", cantonnée aux missions de Petersberg. Diverses personnalités européennes et américaines en appellent alors à un nouveau partenariat transatlantique ("Pour le renouveau du partenariat transatlantique", Le Monde, 15 mai 2003). Nombreux sont les analystes à souligner par ailleurs l'urgence d'un rééquilibrage entre Européens et Américains, seul à même de garantir la continuité de l'atlantisme. Le 22 février 2005, la visite de Georges W. Bush auprès des chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne est perçue comme un premier pas vers un partenariat politique et stratégique entre Washington et Bruxelles. L'échec du projet de Constitution européenne compromet cette négociation d'ensemble et il n'y a pas lieu d'être excessivement optimiste quant à l'accord institutionnel du 23 juin 2007.

Sur un plan strictement intellectuel, la perspective d'un pilier européen de l'Alliance atlantique est certes satisfaisante. Le schéma se heurte toutefois au fait que l'Union européenne n'est pas un acteur global unifié, animé par une "vision du monde" et détenteur en propre de capacités militaires. Non point une unité de sens et de puissance donc, mais un Commonwealth paneuropéen rassemblant des Etats aux projets politiques dispersés, soucieux de conserver leurs attributs souverains. Pour le plus grand nombre d'entre eux, cette souveraineté est plus un concept de droit public qu'une réalité politique. Bien peu de gouvernements européens seraient aujourd'hui capables de décider en situation d'exception et de relever par eux-mêmes un défi d'ordre existentiel. La plupart des Etats membres de l'Union européenne et de l'OTAN cherchent, à travers ces instances, à atteindre des objectifs de milieu plutôt que des objectifs de possession : non point poursuivre des objectifs politiques définis en termes positifs mais se préserver des ambitions de leurs voisins, éviter la possible constitution d'un directoire des grands Etats et stabiliser leur environnement géopolitique. Quant aux principaux pays européens – Allemagne, France, Royaume-Uni – ils cherchent à se placer à l'intersection du système européen et du système atlantique, pour maintenir leur rang de puissance sur le continent et ses approches géographiques. Les Britanniques sont avant tout soucieux de maintenir leurs "relations spéciales" avec les Etats-Unis, les Français cherchent à leur ravir le rang de première puissance militaire européenne pour peser plus encore dans le système transatlantique, les Allemands utilisent l'OTAN pour contrebalancer leur partenariat économique et énergétique avec la Russie.

Consécutivement, l'Union européenne ne forme donc un ensemble que par l'existence de solides liens transatlantiques et l'on conçoit difficilement qu'une "Europe-puissance" émerge, par auto-organisation, de cette vaste et hétérogène aire géopolitique. En cas d'élargissement à la Turquie, on imagine plus difficilement encore l'Union européenne générer un sentiment d'appartenance à ce que les scolastiques nommaient une "universitas", à savoir une communauté d'hommes conscients de former une unité morale, juridique et politique. Une telle communauté politique requiert l'existence d'une "affectio societatis". Elle présuppose la claire conscience d'une communauté de civilisation, un principe de communion, la volonté de faire corps pour persévérer dans l'être. La quête d'immortalité, on l'oublie, est le ressort de toute communauté politique.

En l'état actuel des choses, l'Union européenne demeure un fragile conglomérat. Zbigniew Brzezinski nous rappelle cette dure réalité : "Les conglomérats ne promeuvent pas une vision historique, ils défendent des intérêts tangibles. Les structures administratives impersonnelles de l'Union européenne sont peu propices à nourrir les sentiments personnels indispensables à tout projet politique. Elle finira bien se doter des attributs de la puissance politico-militaire, mais sur le modèle de ces entreprises multinationales qui décident de créer un service de sécurité armé pour protéger leurs intérêts vitaux. Même alors, ses capacités militaires pourront compléter la puissance américaine, non la supplanter" (cf. Le Vrai Choix. L'Amérique et le reste du monde, Odile Jacob, 2004). Or, en l'absence de pilier continental, les alliés européens ne rassemblent pas suffisamment de puissance pour peser de manière décisive au sein de l'OTAN, elle-même menacée par les déséquilibres transatlantiques. Le défi consiste donc à penser simultanément ce que l'on a voulu opposer. Gageure ? Commençons par agir sur ce qui dépend de nous : budgets, capacités et surtout conscience de ce qui nous fonde en propre.



Jean-Sylvestre Mongrenier est chercheur à l'Institut Français de Géopolitique (Paris VIII) et chercheur associé à l'Institut Thomas More (Paris-Bruxelles).(http://www.institut-thomas-more.org.) Spécialisé dans les questions de défense – européenne, atlantique et occidentale - il participe aux travaux du Groupe de réflexion sur la PESD de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).