par Jean-Sylvestre Mongrenier, le lundi 03 septembre 2007

Voici plusieurs années que les développements de l'Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS) appellent l'attention des observateurs occidentaux. Conduit du 8 au 17 août dernier, l'exercice anti-terroriste "Peace Mission 2007" a mobilisé quelque 6500 hommes et 80 avions issus pour la première fois de tous les pays membres (Russie, Chine, Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Kirghizstan). D'aucuns analysent le renforcement de l'OCS, à travers manœuvres et exercices, comme la formation d'un bloc de puissance eurasiatique. Les thuriféraires de l' "eurasisme" vont jusqu'à imaginer le repli des Etats-Unis sur leur "hémisphère occidental", l'Ancien Monde passant sous la coupe d'un axe Moscou-Pékin. La convergence des rhétoriques sino-russes ne doit pourtant pas occulter les sourdes rivalités à l'œuvre dans ce "milieu des empires" qu'est l'Asie centrale ainsi qu'en Extrême-Orient. Du moins l'agitation dont l'OCS est l'objet nous amène-t-elle à revenir sur l'Eurasie, ce vaste hinterland continental de l'ensemble européen.


La lecture croisée de Fernand Braudel et Immanuel Wallerstein (jeux de l'échange et système-monde), Nicolas Kondratiev (cycles et trends économiques) et Arnold Toynbee (genèse des civilisations) met en évidence l'existence de cycles de puissance dans les "temps longs" de l'histoire. Ainsi peut-on schématiquement distinguer trois cycles hégémoniques : le cycle eurasien, le cycle occidental et un cycle post-occidental en cours. Le cycle eurasien culmine en l'an mil de notre ère. Il est dominé par quelques grands empires universels (empire chinois et empire mongol) qu'Arnold Toynbee nomme "Etats universels". Le centre du système-monde se situe alors en Eurasie, au sein de ce "Heartland" que le géographe britannique Halford MacKinder conceptualise et délimite au début du XXe siècle. Ces empires fondent leur puissance sur une hiérarchie de tributaires et de protectorats, le contrôle des voies de communication (les routes de la soie) et la diffusion de référents culturels communs.

S'ouvre ensuite le cycle occidental inauguré par le triptyque grandes découvertes-commerce-guerre et marqué par l'absence d'empire-monde. Dans les espaces centraux du système-monde, cité-Etats (Venise, Gênes, Pise, etc.) puis Etats territoriaux (Portugal, Espagne, Pays-Bas, France, Angleterre et, plus tardivement, Allemagne) s'affrontent dans une compétition sans merci pour contrôler les périphéries et imposer leur imperium mundi. L'usage de la force est exponentiel et de fragiles dominations succèdent les unes aux autres. Collectivement, les grandes nations ouest-européennes exercent une hégémonie d'ordre planétaire : le monde est objectivement européo-centré. De 1914 à 1945, une nouvelle "guerre de Trente Ans" vient clore ce cycle occidental et ce conflit marquerait l'entrée dans une ère post-occidentale. L'affirmation est certes paradoxale. Le mouvement de la civilisation occidentale a progressivement incorporé toute l'humanité et lui a permis de prendre l'avantage sur les autres aires culturelles. La montée en puissance des Etats-Unis ne procède-t-elle pas de cette dynamique de longue durée ? Toutefois, et si l'on suit les analyses d'Arnold Toynbee, la primauté des techno-sciences et la priorité accordée à la conquête du monde extérieur auraient provoqué une rupture d'équilibre entre capacités d'action sur le monde d'une part, vertus et valeurs spirituelles de l'autre. A l'aune de ces analyses, la réémergence de la puissance russe, de part et d'autre de l'Oural, et l'affirmation au plan mondial d'Etats asiatiques (la Chine et l'Inde) annonceraient un nouvel âge. Retour des Titans ? Ainsi la focalisation des esprits sur l' "hyperpuissance américaine" aurait-elle longtemps dissimulé les reconfigurations géopolitiques que l'activisme de l'OCS laisserait désormais entrevoir.

Au vrai, la problématique eurasiatique et les défis à l'encontre de l'hégémonie occidentale sont depuis longtemps pris en compte par quelques grands esprits et autres "bons Européens", selon la formule de Nietzsche. A la Belle Epoque, l'Europe vit à l'heure du "péril jaune" (prise de Pékin par les Boxers à l'été 1900, guerre russo-japonaise en 1905). L' "Empire du Milieu" agonise mais de jeunes Asiatiques s'efforcent déjà de retourner contre leur matrice les techniques et les idéologies occidentales. La Grande Guerre accélère les processus à l'œuvre. En Russie, les bolcheviks échouent à étendre leur révolution à l'Ouest et ils lancent un appel aux "peuples de l'Orient" (Congrès de Bakou, septembre 1920). Dans les milieux de l'émigration russe, l'idéologie eurasiste est élaborée. A l'origine du "Manifeste des Eurasistes", le comte Nicolas Troubetskoï voit en la "Russie-Eurasie" l'héritière consciente du "legs illustre de Gengis Khan" (1921). Enfin et alors qu'Oswald Spengler vient de publier le premier tome du "Déclin de l'Occident" (1918), Paul Valéry s'interroge sur le destin de l'Ancien Monde : "Qu'est-ce donc que cette Europe ? C'est une sorte de cap du vieux continent, un appendice occidental de l'Asie" (La crise de l'esprit, première lettre, 11 avril 1919).

A rebours de ce qu'affirmait Paul Valéry, l'Europe n'est pourtant pas un simple "appendice occidental de l'Asie". Les isthmes et les grandes péninsules qui caractérisent l'ensemble européen le distinguent clairement de la masse terrestre asiatique. De par sa géographie, son histoire et sa civilisation, l'Europe est mariée au grand large et c'est en se lançant sur l'Océan mondial que les Européens sont partis à la découverte de l'univers. Pourtant, la fin de l'affrontement Est-Ouest et les prémices de nouveaux rapports de puissance ont bien vite ramené au premier plan le terme d' "Eurasie". En Russie, l'eurasisme désigne aujourd'hui un courant géopolitique qui vise l'unification, autour du Heartland russo-sibérien, de l'aire euro-asiatique. Les eurasistes ne sont pas tant les héritiers du comte Alexandre Troubetskoï, sans parler des slavophiles, que des nostalgiques du soviétisme. Leur lecture hâtive des écrits de Halford MacKinder et de Karl Haushofer tourne parfois au bricolage idéologique. Toujours est-il qu'ils perçoivent l'Europe comme vouée à la domination de la Russie, centre de gravité d'un futur ensemble eurasiatique.

Les représentations géopolitiques américaines de l'après-Guerre froide intègrent aussi la dimension eurasiatique. Dès la chute du Mur de Berlin, la promotion sémantique d'une "ommunauté euro-atlantique de Vancouver à Vladivostok"et la fondation du Centre européen d'études de sécurité Georges C. Marshall, tourné vers les "démocraties émergente" d'Eurasie, manifestent une claire perception des enjeux de puissance et de la dynamique des espaces. Les solides analyses géopolitiques de Zbigniew Brzezinski en témoignent aussi. Cet ancien conseiller à la sécurité appréhende le continent européen dans un cadre géopolitique élargi, depuis les rivages atlantiques jusqu'à la Chine, qui correspond à l'Eurasie : "Le plus grand continent à la surface du globe en est aussi l'axe géopolitique. Toute puissance qui le contrôle, contrôle par là même deux des trois régions les plus développées et les plus productives (...). On dénombre environ 75% de la population mondiale en Eurasie, ainsi que la plupart des richesses physiques (...)" (Le grand échiquier. L'Amérique et le reste du monde, Bayard Editions, 1997). A l'ouest de cette vaste aire géopolitique, l'Europe est "la tête de pont de la démocratie" et "l'alliée naturelle de l'Amérique". Solidement arrimée aux Etats-Unis via l'OTAN, elle forme un tremplin vers le cœur continental eurasiatique. En contrepartie, les nations européennes sont protégées des turbulences venues de leurs périphéries orientales et méridionales. Elles pourraient ainsi échapper ainsi au triste sort d' "appendice occidental".

Force est de constater que les versions russe et américaine du thème eurasiatique laissent peu de place à la perspective d'un ensemble européen constitué et indépendant. Pourtant, les nations européennes ont un commun intérêt à stabiliser leur proche voisinage et à faire de l'Eurasie le prolongement géopolitique de l'Europe. La manœuvre consisterait à s'appuyer sur le pilier américain pour lancer avec la Russie une grande négociation d'ordre politique, économique et sécuritaire. La voie est étroite et ce d'autant plus que les Européens peinent à s'accorder sur la perception de leur voisin oriental. A cet égard, le silence quant aux pressions russes sur la Géorgie est des plus significatifs. Quant à oser la puissance … on éprouve parfois le sentiment que le projet européen se veut au-delà de l'espace, du temps et de la puissance. Aussi rappellerons-nous l'ancien adage scolastique : "Pour agir, il faut être".





Jean-Sylvestre Mongrenier est chercheur à l'Institut Français de Géopolitique (Paris VIII) et chercheur associé à l'Institut Thomas More (Paris-Bruxelles). Spécialisé dans les questions de défense – européenne, atlantique et occidentale - il participe aux travaux du Groupe de réflexion sur la PESD de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).