par Jean-Sylvestre Mongrenier, le mercredi 22 août 2007

Penser l’Europe, c’est ipso facto penser le Globe et l’Océan mondial. Dans son acception moderne, « l’idée d’Europe, souligne Julien Freund, est contemporaine des grandes explorations des navigateurs qui ont découvert l’Amérique, l’Afrique noire, les Indes et la Chine et l’océan Pacifique. Elle fut le moyen pour les peuples qui ont participé à cette immense entreprise de se donner une identité face à ces continents nouveaux et de se différencier d’eux. L’aventure les conduisit jusqu’à la découverte du monde entier dans sa finitude sphérique ». Politiquement, les Européens ne peuvent céder au « syndrome de Metternich » - c’est à dire privilégier une vision géo-centrée et territoriale des enjeux et des rapports de force – sans renoncer simultanément à ce qui a fait leur grandeur et à ce qui conditionne leur volonté de persévérer dans l’être. En cette nouvelle ère, la formule de Hegel selon laquelle l’Histoire avance d’Est en Ouest semble s’inverser. Réserves de puissance et facteurs polémogènes s’accumulent en Asie, du Proche à l’Extrême-Orient.


C’est à raison que la « stratégie européenne de sécurité » donne pour premier objectif à l’Union la promotion, à l’Est et aux frontières du bassin méditerranéen, d’un « arc de pays bien gouvernés » avec lesquels développer des « relations étroites fondées sur la coopération ». Dans le prolongement de ce document, voté en 2003 par le Conseil européen, la Commission a défini et mis en œuvre une « politique extérieure de voisinage » tournée vers les territoires et Etats concernés. Quant à la Russie, elle relève d’un « partenariat » spécifique, aujourd’hui menacé par les dérives du pouvoir moscovite. Pour autant, le légitime souci de stabiliser leurs marches ne doit pas enfermer les Européens dans une vision par trop régionale de leurs intérêts et de leur communauté de destin, au détriment des dimensions océanique et planétaire de la « grande stratégie ». Les centres de gravité de la politique mondiale se déplacent vers l’Asie et les Européens ne peuvent s’abstraire de ces réalités. La Méditerranée et le Proche-Orient ouvrent sur l’Asie occidentale et la thématique russe des nouvelles « routes de la soie » rappelle opportunément la vocation euro-asiatique de son immense voisin oriental.

De la Méditerranée orientale au Golfe Arabo-Persique, les conflits de l’ « isthme syrien » focalisent l’attention des médias. L’Etat libanais est en quête de souveraineté, le projet national palestinien est dans l’impasse, l’Irak se révèle être une fiction unitaire et l’Iran entend affirmer son rôle de puissance régionale au moyen d’une politique de sanctuarisation agressive (accès à l’atome guerrier). En toile de fond, de puissants enjeux énergétiques (les deux tiers des réserves mondiales de pétrole) et une poussée islamiste protéiforme dont les « orientalistes » nous annoncent sempiternellement l’échec programmé. En Asie centrale, les grands acteurs étatiques – la Russie, les Etats-Unis, avec nombre de nations européennes dans leur sillage, ainsi que la Chine - sont engagés dans des conflits latents. Le jeu sino-russe au sein de l’Organisation de Coopération de Shanghaï ne saurait dissimuler les incertitudes de cette fragile coalition « anti-hégémonique ». Dans ce « milieu des empires », l’issue du conflit afghan sera décisive pour les temps à venir.

Plus loin vers l’Orient, le Golfe Arabo-Persique nous mène à la mer d’Oman et à l’océan Indien. Ne pas céder à l’ « oubli de l’Inde », tant au plan philosophique et métaphysique que géopolitique. Le resserrement des liens entre Washington et New-Delhi met en exergue l’émergence géostratégique de cet Etat-civilisation, héritier putatif de l’hégémon britannique en Asie du Sud et dans l’océan Indien. Du « British Lake » à l’ « Indian Lake » ? Pour l’heure, les armadas américano-occidentales ont pris le relais de la thalassocratie britannique (opérations « Enduring Freedom » et « Héraclès »). Soulignons à cet égard l’importance de la base aéronavale de Diego Garcia, morceau de territoire britannique loué aux Etats-Unis. Elle permet à l’US Navy de rayonner dans l’océan Indien et de projeter sa puissance au Moyen-Orient. « Rule the waves » !

Avec les détroits indonésiens et la cité-Etat de Singapour s’annonce l’Asie orientale, une aire de puissance émergente et dynamique, mais éclatée entre ethno-cultures, religions et rivalités géopolitiques. Densément peuplés, les rivages asiatiques de l’océan Pacifique forment, semble-t-il, un espace trop vaste et trop hétérogène pour atteindre le niveau de cohérence de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Logiques de conflit et risques systémiques pourraient bien invalider le discours triomphaliste du « siècle du Pacifique ». L’Asie du Sud-Est et la « Méditerranée asiatique » (mer de Chine méridionale) sont traversées de multiples conflits, avec pour enjeux le contrôle des détroits et des lignes d’approvisionnement, la lutte contre la piraterie et le terrorisme, la délimitation des eaux territoriales et zones économiques exclusives, les ressources énergétiques. En Asie du Nord-Est s’ajoutent les conflits hérités de la Guerre froide (division de la Corée), la question du nucléaire nord-coréen et les difficiles relations entre Pékin et Tokyo*. Puissance du Pacifique, les Etats-Unis jouent en cette aire le double rôle de balancier et de « stabilisateur hégémonique ».

Vue depuis Paris, l’Asie orientale semble à terme dévolue à la Chine de Pékin dont la montée en puissance est proclamée « pacifique et harmonieuse ». Appréhendé sur la longue durée, ce pari géopolitique s’inscrit dans la tradition française de sinolâtrie - on peut la dater des débuts du XVIIIe siècle – et va bien au-delà de l’héritage gaulliste. Il faut en effet rappeler la prudence du Général De Gaulle qui, tout en reconnaissant diplomatiquement la République Populaire de Chine (1964), précisait qu’il ne s’agissait pas d’approuver le régime en place et cherchait, sans y parvenir, à faire prévaloir la « théorie des deux Chines ». Interprétant a maxima la « doctrine De Gaulle », Jacques Chirac a fait sienne la grille de lecture de Pékin et s’est posé en héraut des vues chinoises, sur Taïwan comme sur la question de l’Etat de droit ou encore la levée de l’embargo sur les armes. Cynisme d’Etat ou « réalisme naïf » ? Le lourd héritage de la « doctrine Chirac » pèsera sur les épaules de son successeur.

Nonobstant la thématique anesthésiante du « brave new world » multipolaire et onusien, l’affirmation politique, économique et militaire de la Chine populaire et ses effets outrepasseront les calculs des uns et des autres. Il s’agit là d’un phénomène géopolitique de grande ampleur aux conséquences inattendues. Du moins les complaisances de Pékin à l’égard de divers despotismes et les menaces proférées à l’encontre de Taïwan, sans oublier le triste sort du Tibet, nous donnent-ils quelque idée des défis à relever. A cela s’ajoute la poussée de la Chine dans l’aire altaïque, vers les richesses énergétiques de Caspienne et d’Asie centrale, en concurrence avec les Occidentaux. L’art de la prudence, au sens de prévoyance avisée, commande donc de mieux prendre en compte le Japon, première puissance asiatique et deuxième économie mondiale.

Au fil de la Guerre froide, la « doctrine Yoshida » - du nom du premier ministre signataire du Traité de San Francisco (1951)-, combine Ideal politik et Realpolitik : pacifisme constitutionnel et multilatéralisme onusien d’une part, protection militaire américaine de l’autre. Depuis les années 1990, les lignes bougent. L’alliance américaine demeure le socle de la politique étrangère du Japon et la montée des menaces en Asie orientale a suscité une plus forte intégration militaire entre ces deux pays (Centre de commandement intégré à Zama, défense anti-missiles et élargissement du périmètre de sécurité en Asie orientale). Simultanément, le Japon se rapproche de l’ANZUS (traité d’assistance mutuelle entre les Etats-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande) et des nations européennes, via un éventuel partenariat avec l’Union et les projets de « globalisation » de l’OTAN. Lentement mais sûrement, Tokyo s’émancipe du discours de l’ « Etat marchand » et de la « puissance civile ». La défaite du premier ministre japonais, Shinzo Abe, aux sénatoriales (29 juillet 2007) est-elle susceptible de retarder le processus ?

Les liaisons entre l’océan Pacifique et l’océan Atlantique, à travers le canal de Panama et le « pont continental » nord-américain, nous ramènent à l’Europe. Pour écarter les questions asiatiques des enceintes transatlantiques, d’aucuns évoquent l’asymétrie des enjeux entre Européens et Américains. C’est jeter un voile pudique sur les multiples interconnexions entre l’Ancien Occident et l’Extrême-Orient, et la rhétorique du « Pacifique, nouveau centre du monde » ne saurait occulter la continuité territoriale entre Europe et Asie. D’éventuelles guerres extrême-orientales génèreraient le chaos jusque dans les finistères occidentaux de l’ensemble euro-asiatique.


* Cf. le rapport, très documenté, de Barthélémy Courmont et Céline Pajon, « La relation transatlantique et l’Asie du Nord-Est : front ou division ? », (juillet 2007), publié sous l’égide du Centre d’Etudes Transatlantiques.


Jean-Sylvestre Mongrenier est chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Paris VIII) et chercheur associé à l’Institut Thomas More (Paris-Bruxelles). Spécialisé dans les questions de défense – européenne, atlantique et occidentale - il participe aux travaux du Groupe de réflexion sur la PESD de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).


Jean-Sylvestre Mongrenier est chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Paris VIII) et chercheur associé à l’Institut Thomas More (Paris-Bruxelles). Spécialisé dans les questions de défense – européenne, atlantique et occidentale - il participe aux travaux du Groupe de réflexion sur la PESD de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).