par Jean-Sylvestre Mongrenier, le mardi 14 août 2007

S'adressant aux Communes le 25 juillet 2007, Desmond Browne, ministre britannique de la Défense, a officialisé le lancement du projet de construction de deux porte-avions de 65 000 tonnes, le « Queen-Elisabeth » et le « Prince-of-Wales ». Le premier est prévu pour 2014, le second pour 2016. Chacun de ces porte-avions à propulsion classique embarquera 40 avions et 1500 hommes. L'ensemble du projet est évalué à 5,8 milliards d'euros et l'équipementier français Thales y est associé, sous l'égide de BAE Systems. Pendant ce temps, les autorités politiques françaises hésitent toujours à lancer la construction d'un second porte-avions, en coopération avec le Royaume-Uni, et ce alors même le budget requis est deux fois moindre (2,5 milliards d'euros). Les risques et menaces géostratégiques auxquels les Européens sont confrontés, l'histoire de ce « continent-amphibie » qu'est l'Europe et sa définition, en termes géographiques, constituent autant de défis à relever.


Tournées pendant la Guerre froide vers la lutte contre les sous-marins soviétiques, les flottes européennes ont entamé une révision stratégique d'ensemble, entreprise menée à des rythmes divers et soumise aux aléas des budgets militaires.

Les forces navales des principales nations européennes ont pour première mission de s'assurer la maîtrise de l'espace aéromaritime. Outre la protection des approches maritimes du continent (green strategy) et le contrôle de la haute mer (blue strategy), la maîtrise de l'espace aéromaritime est le préalable aux missions de projection de puissance et de forces (ground strategy). Les capacités de projection des Européens conditionnent leur intervention sur des théâtres d'opération extérieurs. Elles sont donc essentielles à la prise en charge des missions de Petersberg et à la lutte contre le terrorisme (bombardement des groupes talibans en Afghanistan par exemple). Lors du lancement de l'Europe de la Défense, en 1999, il a donc été prévu de mettre en oeuvre un groupe aéronaval européen, organisé autour d'un porte-avions.

En l'état actuel des choses, cinq porte-aéronefs de l'ordre de 20 000 tonnes (Royaume-Uni : 3 ; Italie et Espagne : 1 chacune) sont recensés en Europe, ainsi qu'un porte-avions nucléaire français de 45 000 tonnes (le Charles-De-Gaulle). Il faut en effet distinguer les porte-avions (avec catapultes) des porte-aéronefs (sans catapultes, conçus pour des avions à décollage vertical), la France seule disposant d'un véritable porte-avions. Plusieurs projets de construction sont en cours. Les ambitions britanniques ont été précédemment résumées. En Italie, un deuxième porte-aéronefs est prévu pour début 2008 (le Cavour qui devrait à terme remplacer le Garibaldi). Dans le cas de la France, le deuxième porte-avions est à l'étude depuis la Loi de programmation militaire 2003-2008. En février 2004, l'Elysée a fait connaître sa préférence pour un bâtiment à propulsion classique, en vue d'une étroite coopération franco-britannique. En juin de la même année, Thales et DCN ont créé une société commune pour assurer la maîtrise d'oeuvre de ce bâtiment. Depuis, la valse-hésitation du pouvoir politique et la primauté de l'Etat-Providence sur l'Etat régalien hypothèquent ce projet. Réponse à l'automne 2007.

En cette époque de rétraction des Européens sur leur base continentale et dans l'attente d'une décision favorable, il faut souligner combien la géographie, l'histoire et l'économie de l'Ancien Monde sont étroitement liées au fait océanique. Outre la civilisation commune aux peuples et nations d'Europe, c'est en effet l'étroite imbrication des terres et des mers qui distingue le continent européen de la masse terrestre asiatique. Péninsules, isthmes et grandes îles confèrent à l'Europe un visage à nul autre pareil. Pour le géopolitologue helvétique David Casandey, concepteur de l' « hypothèse thalassographique », la maîtrise des fleuves et mers d'Europe puis de l'Océan mondial est à l'origine de la longue hégémonie des peuples et nations de l'Ancien Monde (David Casandey, Le Secret de l'Occident, Arléa, 1997). Ainsi, Génois et Vénitiens au Moyen Age, Portugais et Espagnols à l'aube des Temps modernes, Français, Hollandais et Anglais dans les siècles qui suivent, sont les lointains héritiers de la thalassocratie créto-mycénienne et de l'Odyssée.

Sur le plan géostratégique, les conflits du XXe siècle ont souligné l'importance du « sceptre de Neptune » dans la recherche de l'avantage stratégique et la quête de l'imperium mundi. Sur le plan géoéconomique, la mondialisation (globalization), maître mot des années 1990, se révèle être plus précisément une maritimisation des flux et une littoralisation des activités. L'Océan mondial couvre plus de 70% de la superficie du globe, près des trois-quarts des échanges commerciaux transitent par voie maritime et les 4/5e de la population mondiale résident à moins de 500 km des côtes. Toute politique planétaire comporte donc nécessairement une « thalassopolitique » et, consécutivement, on ne saurait penser une Europe de la Défense indépendamment de sa dimension navale et maritime. Penser l'Europe, c'est penser ipso facto le Globe et l'Océan mondial.

Confrontés aux ferments de dispersion internes et aux pressions de leur hinterland eurasiatique, il est entendu que les Européens doivent s'appuyer sur le pilier américain et leur « grand arrière » nord-atlantique : l'Europe, de l'Atlantique à l'Oural, et non point l'inverse. Pour autant, un aussi vaste ensemble que l'Union européenne, composé de corps de nations aux fortes identités, ne saurait se contenter de simples « niches » militaro-tactiques au sein de l'OTAN. Nul n'en disconvient. Encore faudrait-il se doter des « outils » à même de peser dans la conception et la conduite des « grandes stratégies » occidentales. La rhétorique est au « volontarisme » mais c'est à l'aune des budgets et des capacités que l'on jaugera des intentions.

La décision de construire ou de ne pas construire un second porte-avions français est un test décisif.


jean-Sylvestre Mongrenier est chercheur à l'Institut Français de Géopolitique (Paris VIII) et chercheur associé à l'Institut Thomas More (Paris-Bruxelles). Spécialisé dans les questions de défense européenne, atlantique et occidentale - il participe aux travaux du Groupe de réflexion sur la PESD de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).