par Jean-Sylvestre Mongrenier, le mercredi 01 août 2007

L'idée européenne, au sens contemporain de l'expression, est historiquement associée à celle de paix perpétuelle entre les nations de l'Ancien Monde. La déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950 nous le rappelle : "La contribution qu'une Europe organisée et vivante peut apporter à la civilisation est importante au maintien des relations pacifiques. En se faisant depuis plus de vingt ans le champion d'une Europe unie, la France a toujours eu pour objet essentiel de servir la paix." Par essence et en tant qu'activité humaine originaire, le "Politique" a pour finalité la paix, même lorsqu'il recourt à la guerre. La légitimité ultime de tout système de gouvernement repose sur sa capacité à préserver la concorde intérieure, contre l'inimitié intestine, et à garantir la sécurité extérieure, contre l'ennemi du dehors.


La paix qui règne entre les nations européennes et, plus largement, entre les Européens et leurs voisins, ne doit pas être confondue avec la paix évangélique et la paix séraphique. La conception évangélique de la paix est exposée dans le Sermon sur la Montagne. Lorsque le Christ parle à ses disciples de la paix des cœurs, il les renvoie à l' "amour du prochain". Il s'agit d'aimer l'ennemi privé (inimicus), parent ou voisin, la personne que je peux haïr ou aimer personnellement. On distinguera soigneusement l'ennemi privé de l'ennemi public (hostis), le citoyen-soldat d'une unité politique autre que la mienne. Quant à la paix séraphique, elle renvoie à la "paix profonde" des mystiques et relève d'un état intérieur. Substituant un illusoire horizon temporel à l'Espérance, vertu théologale, les pacifistes travestissent la paix évangélique pour en faire une condamnation de principe de la guerre et une incantation à la paix en soi. Ce travestissement idéologique est impuissant à mettre fin aux guerres et à instituer une paix concrète entre les différents groupements politiques.

La guerre se définit comme affrontement armé et sanglant entre différents groupements politiques (cités, Etats et empires ; partis, factions et groupes armés). Elle implique une relation d'hostilité entre ennemis avec pour enjeux la vie et la mort. Soulignons au passage que la guerre se fait au nom de conceptions opposées de la paix future et du nouvel ordre des choses à instituer. Œuvrer à la paix suppose non point que l'on nie mais que l'on reconnaisse l'ennemi public. Tout comme la guerre, la paix repose sur des rapports de forces évolutifs et des équilibres dynamiques entre volontés de puissance. Conditionné par le respect de règles de juste conduite, cet état agonal est toujours précaire ; le monde temporel est une suite indéfinie de ruptures d'équilibre.

Force et puissance sont facteurs de paix. Ces deux concepts doivent être soigneusement distingués. Matérielle et mesurable, la force repose sur un agrégat de ressources : "Combien de divisions ?". La puissance désigne la capacité à agir avec force pour imposer sa volonté. Elle repose sur l' "élan vital", au sens bergsonien du terme, qui anime les hommes et les groupements politiques qu'ils forment. La puissance consiste donc en une volonté qui organise un ensemble de forces. L'analyse géopolitique des dispositifs diplomatiques et militaires déployés sur les territoires permet d'approcher la puissance des nations et des empires.

Dans le cas de l'Union européenne, les volontés croisées d'assurer la paix des nations sont allées bien au-delà d'un simple système géopolitique de coexistence entre Etats. Vaille que vaille, les Européens sont peut-être en passe de voir la prophétie de l'écrivain allemand Ernst Jünger se réaliser : " Or voici ou jamais venue l'heure de la réunion, celle où l'Europe se fondant sur le mariage de ses peuples, est en demeure de se donner sa grandeur et sa constitution. Plus ancien que la couronne de Charlemagne est le désir lancinant de cette union, mais jamais encore il n'a été si brûlant, si urgent que de notre temps. Il inspirait les rêves des Césars, les grandes théories où l'esprit s'efforçait de façonner l'avenir, et pourtant ni la volonté ni la raison ne suffisent à le réaliser. Pour accomplir le nécessaire, il nous faut l'expérience".

Pour Ernst Jünger, l'instauration d'une paix durable entre Européens ne saurait se fonder ni se perpétuer sur la seule raison humaine. L'entreprise a une portée religieuse et métaphysique : "Pour mériter la paix, il ne suffit pas de ne pas désirer la guerre. La véritable paix suppose un courage qui dépasse celui de la guerre : elle est activité créatrice, énergie spirituelle. On la conquiert en maîtrisant d'abord son démon intérieur, en bannissant de sa vie personnelle la haine, source de discorde. Chaque homme est une lumière, et chaque lumière qui s'allume est une défaite des ténèbres (...). En vérité le combat où nous sommes engagés se joue toujours plus clairement entre les puissances de la vie et celles de la mort. Les preux s'y tiennent épaule contre épaule, comme les chevaliers des temps jadis. Sachons donc les entendre : la paix sera durable."

Telle qu'Ernst Jünger l'entrevoit, cette "paix durable" reposera sur les héritages religieux et spirituels qui fondent en propre l'Europe et l'Occident: "Les symboles de l'origine divine de l'homme, de la création, de la chute, les images de Caïn et d'Abel, du Déluge, de Sodome et de la Tour de Babel, les Psaumes, les Prophètes et la vérité du Nouveau Testament, supérieurs aux basses lois du monde de la terreur, nous donnent le modèle, la mesure éternelle qui commande à l'histoire humaine. La Bible est le livre même qui garantit les pactes". A ceux qui les assument, ces héritages permettent d'approcher le sens de l'éternité. Ainsi l'Ancien et le Nouveau Testament renvoient-ils à la figure de Melchisedek, roi de justice et de paix, archétype du Grand Monarque.

Michel Gurfinkiel cite Ernst Jünger pour souligner le fait que dans toute morale, il y a une généalogie. "C'est à partir de ces intuitions, rappelle-t-il, que Robert Schuman, Konrad Adenauer et Alcide de Gasperi, trois chrétiens, ont bâti l'Europe des années cinquante, celle de la CECA et du traité de Rome". Cette tradition longue-vivante peut être la source d'un patriotisme de civilisation qui transcende les identités et les particularités ethno-nationales. La volonté des Européens de vivre en paix avec leurs voisins et de contenir la violence des morphogenèses à l'œuvre n'implique donc en rien la dissolution, dans un grand tout indifférencié, de leur civilisation et de la hiérarchie des valeurs qui la fonde en propre. Relativisme et pluralisme des valeurs ne sont que de fallacieuses promesses de paix. Exclusivisme européo-centré ? Non point. La singularité de chaque grande civilisation tend vers l'Universel. Loin de toute dialectique consolante, cette singularité s'exprime à travers la "turbulence des contraires" qui anime l'histoire des hommes. Shakespeare, encore et toujours …





Jean-Sylvestre Mongrenier est chercheur à l'Institut Français de Géopolitique (Paris VIII) et chercheur associé à l'Institut Thomas More (Paris-Bruxelles). Spécialisé dans les questions de défense – européenne, atlantique et occidentale - il participe aux travaux du Groupe de réflexion sur la PESD de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).