par Jean-Sylvestre Mongrenier, le mardi 10 juillet 2007

Ces dernières semaines, manœuvres et contre-manœuvres russes autour du projet américain de bouclier anti-missiles ont focalisé l'attention des observateurs sur l'isthme mer Baltique-mer Noire, l' "axe gothique" des géographes allemands d'antan. La volonté américaine de déployer des systèmes anti-missiles en Pologne et en Tchéquie a suscité des contre-propositions russes concernant l'Azerbaïdjan, la Turquie et le Caucase-Sud, dans l'aire géopolitique mer Noire-Caucase-Caspienne. Proférée le 4 juillet dernier par Sergueï Ivanov, vice-premier ministre et possible candidat à la présidentielle de 2008, la menace de déployer de nouveaux missiles balistiques dans l'enclave de Kaliningrad nous ramène à la communauté d'espace baltique.


Au cours de la Guerre froide, l'espace nordico-baltique était partagé entre atlantisme, soviétisme et neutralisme. Depuis, la dislocation de l'URSS et l'élargissement des instances euro-atlantiques aux riverains de la mer Baltique ont bousculé les "équilibres nordiques". La Pologne et les Pays Baltes sont aujourd'hui membres de l'Union européenne comme de l'OTAN ; la Suède et la Finlande ont intégré la seule Union européenne mais participent activement au Partenariat pour la Paix de l'OTAN. Quant à la Russie, elle ne dispose plus que de deux étroites "fenêtres" sur la Baltique –Saint-Pétersbourg et l'oblast de Kaliningrad – retrouvant ainsi les frontières qui étaient les siennes avant la victoire de Pierre le Grand sur la Suède de Charles XII (Bataille de Poltava, 1709). Depuis l'indépendance des Pays Baltes et de la Biélorussie, l'oblast de Kaliningrad est un territoire disjoint de la Russie continentale, situé à 400 km des frontières russes et à 1200 km du Kremlin*.

Les 15 100 km² de l'oblast de Kaliningrad abritent près d'un million d'habitants (dont 78% d'ethnie russe). Depuis la mise en place de la zone économique spéciale "Yantar" (Ambre), créée en 1993, ce territoire bénéficie d'un statut de zone franche. "Yantar" accueille quelques conserveries et usines de montage mais les investissements extérieurs, ainsi que le pétrole de la Baltique, ne suffisent pas encore à combler le retard accumulé au fil du soviétisme triomphant. Le nom de l'oblast évoque misère sociale et sanitaire, mafias et trafics en tout genre. Du moins la production locale d'ambre (90% des réserves mondiales) porte-t-elle à la nostalgie. Si l'on en croit la légende celtique rapportée par Appolonius de Rhodes (270-181 av. J.C.), les morceaux d'ambre seraient nés des larmes du dieu grec Apollon, retiré chez les peuples d'Hyperborée, suite à la mort d'Asclépios.

Au plan militaire, l'oblast de Kaliningrad a perdu de sa valeur stratégique. Dans les dix années qui ont suivi la dislocation de l'URSS, les effectifs militaires seraient passés de 180 000 à quelque 10 000 hommes. L'enclave demeure l'un des points d'ancrage de la Flotte du Nord mais le commandement est désormais assumé par le port militaire de Saint-Pétersbourg. En 2001, l'information selon laquelle la Russie avait déployé des armes nucléaires tactiques à Kaliningrad avait suscité l'inquiétude des pays voisins. Elle s'était révélée fausse. Aujourd'hui, il est froidement envisagé d'y implanter le missile SS 26 Iskander, testé avec succès le 29 mai dernier. En contradiction avec le Traité sur les Forces Nucléaires Intermédiaires (1987), il pourrait être d'une portée supérieure à 500 kilomètres. La menace de transformation de Kaliningrad en poste avancé du dispositif militaire russe, sur les frontières orientales de l'Union européenne, rappelle à la mémoire des Européens l'histoire douloureuse de l'ancienne Königsberg – berceau du royaume de Prusse et patrie d'Emmanuel Kant – conquise par l'Armée rouge en 1945. Rebaptisée du nom d'un fidèle de Staline, Mikhaïl Ivanovitch Kalinine (1875-1946), ce territoire a été victime d'importants "transferts de population", à l'instar des Pays Baltes voisins. Dans cette partie de l'Europe, déportations et autres crimes du communisme sont encore et toujours l'objet d'un négationnisme d'Etat éhonté.

Au début des années 2000, l'enclave de Kaliningrad a été l'un des enjeux des difficiles négociations entre l'Union européenne, en cours d'élargissement, et la Russie. Nonobstant les règles de l'Espace Schengen, les dirigeants politiques russes cherchaient alors à obtenir l'ouverture d'un corridor extraterritorial entre la Russie occidentale et l'oblast de Kaliningrad. Plus largement, Moscou entendait contrarier l'extension de l'Union européenne à ce qu'elle considère être son "étranger proche". Les instances communautaires sont perçues comme les vecteurs d'un projet politique concurrent de l'"Espace économique commun" eurasiatique et de l'Organisation du Traité de sécurité collective de la CEI. Pourtant, l'Union européenne a maintenu ses exigences et les désaccords ont été surmontés. Le renforcement des instances euro-atlantiques dans l'espace nordico-baltique pourrait même nourrir un courant autonomiste à Kaliningrad, premier pas vers la constitution d'un quatrième Etat Balte.

Au total, la menace russe de déployer de nouveaux missiles balistiques à Kaliningrad est pleine d'enseignements. Elaborée dans les années 1990, la vision européiste d'une "Méditerranée nordique", vouée au commerce et à la " soft policy", se révèle être une forgerie. Quant au magistère moral invoqué par les uns et les autres, les autorités politiques russes ne le reconnaissent décidément pas. De telles prétentions ne sauraient pallier l'inexistence d'un acteur global unifié en Europe. Il est donc urgent de "réduire" ce que médecins et psychologues nomment "dissonances cognitives". Evénements, décisions et actions constituent autant de tests permettant de vérifier si nos hypothèses et schèmes de perception quant à la réalité sont justes, par essais et erreurs, conformément au modèle épistémologique de Karl Popper. L'enjeu est de mettre en adéquation représentations mentales et réalités géopolitiques.


* Pour une approche d'ensemble de Kaliningrad, voir Frank Tetart, Géopolitique de Kaliningrad. Une « île » russe au sein de l'Union européenne élargie, PU Paris-Sorbonne, 1997.


Jean-Sylvestre Mongrenier est chercheur à l'Institut Français de Géopolitique (Paris VIII) et chercheur associé à l'Institut Thomas More (Paris-Bruxelles). Spécialisé dans les questions de défense – européenne, atlantique et occidentale - il participe aux travaux du Groupe de réflexion sur la PESD de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).