par Jean-Sylvestre Mongrenier, le jeudi 05 juillet 2007

Contre toute attente, les Vingt-Sept sont parvenus à un accord institutionnel le 23 juin dernier. Ce "mini-traité" reprend quelques éléments de la défunte Constitution européenne – système de vote à double majorité et extension du champ des majorités qualifiées, entre autres dispositions - et il est de rigueur de s'en réjouir. Nonobstant la maestria diplomatique que les uns et les autres revendiquent, les résultats sont en-deçà de ce que requièrent les défis des temps présents. Point de "Ministre européen des Affaires étrangères", maintien de l'unanimité pour la politique étrangère et disparition des "coopérations structurées" militaires entre Etats volontaires … Ce laborieux compromis ne sera mis en œuvre que très progressivement, de 2009 à 2017. Au vrai, le sommet de Bruxelles révèle la déréliction de l'esprit européen. Une thérapeutique de la lumière s'impose.


Le monde bascule et l'Union européenne se révèle être un "palais de cristal". Au fil des crises et des sommets, l'expression d' "Europe-puissance" s'est révélée flatus vocis, simple "émission de voix". Le "grand marché" ne s'est pas mué en un Commonwill politique et stratégique, ce nouveau pôle de puissance du "Brave New World" multipolaire et onusien un temps fantasmé.

Dans les domaines diplomatique et militaire, l'Union n'est qu'un conglomérat de vingt-sept Etats nationaux, sinon rivaux, du moins concurrents. La cohésion géopolitique de ce conglomérat repose sur l'existence de l'OTAN, la solidité des liens transatlantiques et le leadership américain. En lieu et place d'une "politie" européenne, nous en sommes à un vaste et lâche Commonwealth paneuropéen.

Le poids financier des systèmes sociaux et la difficulté à mener des réformes de structure menacent même la vitalité économique et technologique de cette " Europe molle" minée par des souverainismes durs.

D'aucuns évoquent un retour des nations. Voire. Héritiers putatifs du summum majestas des Romains et du Corps mystique du Roi médiéval, les Etats postmodernes qui constituent aujourd'hui l'Union européenne se sont dessaisis de leur souveraineté, au sens altier du terme. A l'intérieur et dans l'exercice de leur fonction judiciaire, l'abolition de la peine de mort marque la rupture avec la philosophie politique de Thomas Hobbes. A l'extérieur, la fonction de protection s'exerce dans le cadre d'un ensemble américano-occidental, politiquement et militairement unifié. Tel est le sens profond de la Defense Missile et de la "transformation" de l'OTAN. Enfin, les déséquilibres démographiques et la puissance des flux migratoires hypothèquent la cohérence nationale, culturelle et spirituelle des formations étatiques de l'Ancien Monde.

Simultanément, les Européens se trouvent aux avant-postes des affrontements géostratégiques globaux. Ainsi, la Méditerranée et ses prolongements moyen-orientaux constituent-ils la principale zone de tensions au plan mondial. L'accès au nucléaire du "perturbateur" iranien et la sanctuarisation agressive du Moyen-Orient - de la Méditerranée au Golfe Arabo-Persique - bousculeraient les positions européennes. De même, la puissance "ré-émergente" de la Russie, probablement surestimée, ne peut pas non plus être ignorée. L'usage coercitif que Vladimir Poutine fait de son pouvoir énergétique appelle l'attention sur le bassin de la mer Noire, voie d'accès aux ressources énergétiques de la Caspienne.

L'Union européenne est aussi la riveraine de cette extension de la Méditerranée dans l'hinterland euro-asiatique. Enfin, la géopolitique du monde altaïque nous mène aux jeux de puissance de la Chine, en Asie centrale comme dans bien d'autres zones.

Ces défis appellent des réponses à la mesure des enjeux et l'on ne saurait dépendre ad vitam eternam d'un lointain Extrême-Occident.

Plus que sur des limitations d'ordre technique et institutionnel, l'entreprise européenne bute sur un déficit en termes de puissance, au sens bergsonien d'élan vital. Consécutivement, la volonté de puissance des Européens et leur souci de "persévérer dans l'être" en sont affectés. A cet égard, l'interdit jeté sur les "racines chrétiennes de l'Europe" et le refus de définir en termes historiques, religieux et moraux ce "continent culturel" sont lourds de sens. Il en est de même quant à l'effacement de toute référence à l'Occident, notion chargée d'affects et jugée trop polémogène. Cette discontinuité historique induit une rupture de tradition qui hypothèque les perspectives européennes. Ignorés voire disqualifiés, les héritages qui fondent en propre l'Europe ne peuvent être le socle nourricier d'un légitime patriotisme de civilisation.

On ne défend que ce avec quoi l'on fait corps et aucun ensemble politique n'existe sans un principe de transcendance qui le clôt et le fonde en tant que "totalité partielle". Force est de constater que l'idéologie européiste est bien éloignée de ces réquisits : la violence fondamentale qui se trouve au cœur de l'Homme et des sociétés est niée, le tragique de l'Histoire est évacué et la notion de puissance, quand elle n'est pas démonisée, est galvaudée par l'usage intempestif des théories du soft power.

La levée de ces représentations illusoires et autres "obstacles épistémologiques" est un nécessaire préalable. Se détourner des paradis artificiels, faire retour aux êtres et aux choses, renouer avec l'Europe-Civilisation … Le reste nous sera donné de surcroît.





Jean-Sylvestre Mongrenier est chercheur à l'Institut Français de Géopolitique (Paris VIII) et chercheur associé à l'Institut Thomas More (Paris-Bruxelles). Spécialisé dans les questions de défense – européenne, atlantique et occidentale - il participe aux travaux du Groupe de réflexion sur la PESD de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).