par Baudoin Bollaert, le mardi 20 mars 2007

Les sondages me donnent mal à la tête… Non, contrairement à ce que vous pourriez croire, je ne parle pas ici des sondages sur l'élection présidentielle en France. Je parle des sondages sur l'Europe… A moins d'avoir la science infuse, de disposer d'un décodeur ultra sophistiqué ou de posséder un sixième sens pour les décortiquer, on y perd son latin.


Je ne veux aucun mal aux instituts de sondage qui font partie du paysage médiatique depuis de longues années déjà. Selon la formule consacrée, ils prennent des instantanés. Mais, plus que jamais, ces instantanés me laissent songeur… L'opinion publique changerait-elle d'avis sur l'Europe aussi souvent que de chemise, au gré du vent, de ses humeurs ou du qu'en dira-t-on ? Le zapping serait-il devenu une seconde nature ?

Quelques exemples…

1°) Un sondage TNS Sofres réalisé en mai 2006 à l'occasion du premier anniversaire du référendum sur le projet de Traité constitutionnel indique que 98% des Français ne changeraient pas leur vote si un nouveau scrutin était organisé.

2°) On saluerait cette belle cohérence si, dans le même sondage, 62% des personnes interrogées n'admettaient pas que le « non » a affaibli la France dans l'Union européenne et que le « plan B » brandi par les adversaires du projet de Traité n'a été qu'un leurre.

3°) En décembre 2006, donc sept mois plus tard, une enquête d'Eurobaromètre montre cette fois que 56% des Français (et 59% des Néerlandais) sont « favorables à la Constitution européenne ». Comme chacun sait, seuls les imbéciles ne changent pas d'avis…

4°) Le vent aurait-il définitivement tourné ? Le 14 mars 2007, dans le Figaro, un sondage CSA commandé par l'ONG Europanova et Profession politique révèle que 71% des Français se sentent fiers d'être Européens (43% souvent, 28% de temps en temps). Les moins fiers sont les communistes, les commerçants, les artisans, les salariés du secteur public et les non diplômés. Mais, dans toutes ces catégories, la fierté d'être européen est largement majoritaire.

5°) La France semble ainsi renouer spectaculairement avec l'esprit des « pères fondateurs », au premier rang desquels on trouve Jean Monnet et Robert Schuman. Las ! Dans le palmarès des personnalités qui ont « le plus contribué à la construction européenne au cours des 50 dernières années », ils arrivent très loin derrière le général De Gaulle et François Mitterrand. Et ils sont mêmes devancés, selon CSA, par… Jacques Chirac !

6°) Le chaud et le froid continuent de souffler. Le 19 mars, un sondage publié dans le Financial Times pour le 50ème anniversaire du Traité de Rome souligne qu'un quart seulement des personnes vivant dans les cinq plus grands pays européens pensent que leur vie s'est améliorée depuis que leur pays appartient à l'Union.

Dans cette étude, 44% des personnes interrogées en France, au Royaume-Uni, en Italie, en Espagne et en Allemagne estiment au contraire que leur vie s'est dégradée depuis l'adhésion de leur pays. Pour 20% des personnes interrogées, l'Europe est d'abord synonyme de marché commun (31%). Pour 20%, elle rime surtout avec bureaucratie. Et ils ne sont que 9% à distinguer en elle, en priorité, une démocratie.

Si les Espagnols savent gré à l'UE (52%) de ce qu'elle leur a apporté, les Britanniques sont les plus eurosceptiques: à peine 12% d'entre eux considèrent l'Union comme un bienfait. Quant aux Français (20%), aux Allemands (21%) et aux Italiens (23%), ils ne sont guère plus enthousiastes…

7°) On se prépare à sortir les mouchoirs… Mais, ô surprise, la plupart des 6772 personnes sondées à la demande du Financial Times n'en désirent pas moins voir leur pays rester dans l'UE. Seuls 22% souhaitent quitter le navire... On critique l'Europe, on l'accuse de bien des maux, mais pas question de mettre les chaloupes à la mer !


Tous ces sondages donnent le tournis. Ils reflètent et alimentent à la fois nos contradictions et nos incertitudes. Il est vrai que la construction européenne n'est pas un modèle de clarté et vogue volontiers sur les équivoques. On peut s'interroger aussi, bien entendu, sur le sérieux de certaines études. Mais casser le thermomètre ne servirait à rien. Un instantané est un instantané…

Pour éviter la migraine, il faut donc avoir la sagesse de prendre un peu de recul. Et, à chaque nouvelle enquête d'opinion, se réciter ces vers de François de Malherbe dans sa célèbre « Consolation à Monsieur du Périer » : « Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, l'espace d'un matin ». Tant il est vrai qu'un sondage chasse l'autre…



Baudoin Bollaert est Maître de conférences à Sciences Po et à l'Isad. Derniers ouvrages parus : « Angela Merkel » (Editions du Rocher) et « L'Europe n'est pas ce que vous croyez » (livre d'entretiens avec Jacques Barrot, chez Albin Michel/Fondation Robert Schuman).