par Régis Verley, le jeudi 04 janvier 2007

Il faut se réjouir de l'adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie à l'Union européenne. On le dit trop peu : l'élargissement ne fait pas seulement grandir le champ de la libre concurrence et de la libre circulation. Il étend l'espace de paix et de liberté que le Traité de Rome a permis de construire en cinquante années.


En signant le Traité, la Roumanie et la Bulgarie, comme auparavant tous les autres états, ont intégré durablement, et on l'espère définitivement, nos préceptes : la démocratie et les libertés, le droit des minorités et la non-discrimination, l'égalité des chances, la lutte contre la corruption et la transparence et, d'une façon générale, tout ce qui constitue la « Charte fondamentale des droits des citoyens » que la Constitution européenne a annexée dans son préambule et qui sera tôt ou tard adoptée, car c'est le seul chapitre qui n'ait connu aucune controverse dans les débats sur la ratification.

Je ne veux pas gâcher notre plaisir d'Européens. Mais l'expérience nous appris combien étaient grands les risques de désillusion. Tous les reportages effectués sur le terrain l'ont confirmé. Roumains et Bulgares saluent leur intégration dans la famille européenne. Mais ils en attendent un mieux vivre. Le développement économique certes, mais aussi l'accès aux droits et avantages de tous : un pouvoir d'achat amélioré, des emplois de meilleure qualité, une sécurité face à la maladie, des retraites garanties, moins de pauvreté...

L'Europe ne répondra pas à ces aspirations. L'acquis communautaire, c'est à dire l'ensemble obligations que l'Union s'est imposée au fil des ans et qu'elle demande aux nouveaux adhérents de respecter, est bien faible en matière sociale. Quelques directives régissent le droit du travail. Elles sont peu nombreuses. Sur les sujets de la protection sociale, ou sur l'obligation d'un revenu minimum, l'Union ne propose que des « recommandations » sans contraintes ni obligations. Elle renvoit aux dirigeants roumains et bulgares le seul soin de répondre aux aspirations de leurs citoyens, et il faut craindre que les pressions économiques, renforcées par la libre circulation, n'aillent à l'inverse des souhaits de citoyens.

En face, les « vieux » Européens que nous sommes redoutons l'invasion des délocalisations, des bas salaires et des mauvaises conditions de travail. Au fantasme du « plombier polonais » s'ajoutera, peut-être, celui du « maçon roumain » et de « l'aide-soignante bulgare » venus faire baisser les conditions de salaires et de protection sociale des citoyens européens des pays plus avancés. Même non fondées, ces craintes pèsent lourd sur le niveau d'adhésion des citoyens au projet européen.

L'élargissement met à nouveau en évidence les risques d'un développement européen privé d'un volet social fort. Il ne s'agit pas de déséquilibrer les nouveaux états par des obligations insupportables pour leur économie mais de les engager dans un processus de « convergence » qui permettra à terme à tout citoyen de bénéficier des normes d'un modèle social européen partagé entre tous et fondé sur une série de principes minimum qui s'imposeront à tous.

La question n'est pas simple, surtout dans une Union européenne paralysée dans ses décisions par les règles de l'unanimité, mais le débat doit être posé, ouvert aux citoyens et non seulement aux experts et aux gouvernants, pour que l'ambition européenne puisse être enfin partagée par tous.



Régis Verley est journaliste indépendant