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Lundi 09 Février 2004
L'attente d'Europe
[Jean-Michel Floc’hlay]

« Aujourd’hui nous mesurons le chemin parcouru. Il est proprement extraordinaire. Mais ce n’est rien à côté de ce qui reste à accomplir. » Ainsi s’exprime Denis Badré, sénateur maire de Ville-d’Avray, dans un ouvrage publié par la Fondation Robert Schuman et intitulé « L’attente d’Europe ». L’Union européenne franchit en 2004 une étape décisive avec son élargissement aux pays de derrière « le Rideau de fer » qui lui apportent un enthousiasme nouveau et de nouvelles attentes : la perspective d ‘adhésion de la Turquie, mais aussi la mise en place d’une gouvernance économique face à une Banque centrale indépendante ou l’indispensable instauration d’une défense européenne. Denis Badré veut aussi une Constitution pour l’Europe mais il ne veut pas une Constitution au rabais. Tels sont quelques uns des points que nous avons évoqués avec Denis Badré qui traite aussi dans son livre d’autres sujets tels que ceux de l’avenir de la politique agricole commune, d’un véritable budget européen ou de l’Europe face à la mondialisation.

L’Europe : chemin de la Paix

Refaisant le parcours de ce qu’on appelle maintenant l’Union européenne, Denis Badré rappelle « Qu’avant d’être « ensemble » il fallait apprendre à « faire ensemble » » Pour Denis Badré « L’unité ne se fait pas à la force de la baïonnette. Ce ne sont pas les jougs autoritaires qui peuvent durablement et profondément unir des peuples, mais bien la conviction d’hommes visionnaires et courageux » Ce sont les Monnet, Schuman, Adenauer et autres Alcide de Gaspéri qui ont réussi par la puissance de leur projet à faire que la haine entre des peuples ennemis disparaisse et que la paix s’instaure durablement dans des régions trop souvent dévastées par des guerres à répétition. Plus que la transposition d’un modèle européen imposé, c’est sans doute, insiste le sénateur-maire, le message d’une réconciliation et d’une paix possible que l’Europe peut donner à d’autres régions telles que le Proche Orient ou les Balkans.

Le dynamisme de l’Elargissement

Mais « l’Europe n’était pas au complet puisque l’Est lui manquait », explique Denis Badré, pour qui l’élargissement est un véritable pari politique. Le geste d’Helmut Kohl au moment de la réunification de l’Allemagne d’imposer la parité monétaire entre le mark de l’Est et celui de l’Ouest est un exemple illustrant les enjeux d’un tel pari « Le chancelier avait compris que les problèmes étaient si nombreux qu’en choisissant de les résoudre un par un avant toute décision on se condamnait à ne jamais décider » « Le défi de l’élargissement qui nous reste à réussir est de même nature, mais à une autre échelle ». Denis Badré ne sous-estime pas les difficultés de l’aventure mais se réfère aux adhésions passées qui ont parfaitement réussi. Mais, surtout, ces nouveaux pays qui ont retrouvé une souveraineté et une démocratie perdues pendant un demi-siècle vont insuffler à une Europe quelque peu essoufflée un dynamisme salvateur. « Ce sont eux qui parlent le mieux de l’Europe » s’enthousiasme Denis Badré.

La question Turque

Pour Denis Badré la candidature de la Turquie « reste hors normes ». Mais « L’Europe a besoin de la Turquie et celle-ci est légitimement attirée par l’Union. L’idée de l’adhésion fait son chemin. Mais il sera long ». Une adhésion dans l’immédiat n’est pas envisageable ne serait-ce qu’au niveau de la protection des frontières communes (espace Schengen) que devrait assurer la Turquie « Que penser d’une frontière de Schengen qui traverserait le Kurdistan ? » s’interroge l’auteur. Il faut aussi considérer que l’arrivée de la Turquie dans le concert européen avec ses 70 millions d’habitants, qui, selon les démographes, pourraient atteindre 85 millions en 2025, va bouleverser quelque peu l’équilibre européen. Mais l’Europe, au nom de son idéal de paix ne peut d’emblée dire non à la Turquie. En outre « De manière évidenteexplique Denis Badré, « la Turquie, « truchement » entre deux mondes, a vocation à favoriser le dialogue entre eux. On peut espérer qu’un jour, par son entremise l’Europe pourra rayonner davantage au Proche-Orient et y servir la paix ». A l’inverse si un rejet poussait la Turquie à se radicaliser, la paix pourrait se voir menacée. « Dans son intérêt et dans celui de l’Europe conclut Denis Badré, « il faut maintenant avancer avec une grande sagesse, en faisant beaucoup de pédagogie et en mobilisant toutes les ressources de notre imagination, afin d’élaborer une proposition constructive qui ne dénature pas la construction européenne »

Une défense européenne indispensable

« Pour un Etat, le premier privilège de souveraineté est d’assurer la sécurité de ceux sur lesquels s’exerce cette souveraineté ». Ce n’est pas le cas de l’Union européenne si l’on se réfère à la guerre des Balkans où l’appui logistique des américains était indispensable. La plupart de pays qui vont rejoindre l’Union européenne au premier mai prochain ont d’emblée voulu adhérer à l’OTAN seule susceptible, selon eux, d’assurer leur sécurité, leur attitude lors de la guerre en Irak relève de la même démarche. L’Europe pour son indépendance et son rôle dans le monde doit donc se doter impérativement d’une défense autonome et indépendante car pour Denis Badré « Rien ne serait pire qu’un monde tout entier placé sous l’empire unique des Etats-Unis, qui auraient seuls capacité à dire le bien et le mal, l’ami ou l’ennemi, la guerre ou la paix… » Mais pour l’auteur de « L’attente d’Europe » « Autonome ne veut pas dire solitaire. Une défense autonome de l’Europe resterait, nécessairement, profondément engagée dans l’OTAN »

Pas de constitution au rabais

Denis Badré termine son ouvrage sur la nécessité de doter l’Europe d’une constitution. L’échec du sommet de Bruxelles sur le projet élaboré par la Convention présidée par Valéry Giscard d’Estaing ne le traumatise pas. Le fait nouveau est que tout le monde est maintenant d’accord sur l’idée d’une constitution européenne mais il ne fallait pas que celle-ci soit une constitution au rabais. Car « avec l’élargissement se posent des questions fondamentales pour l’avenir de l’Europe explique Denis Badré qui verrait bien dans les priorités « immédiates » la mise en place d’une gouvernance économique face à une Banque centrale indépendante et, bien sûr, l’édification d’une défense européenne.


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