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Vendredi 07 Février 2003
Technologies de l’information et de la communication : les enjeux européens
[Philippe Laurette*]


Il est vital de le rappeler et d’en avoir pleinement conscience, le monde bouge, se transforme sans cesse et évolue rapidement ; c’est la vie et il en est ainsi de la vie des entreprises. Toute entreprise n’a d’autre choix que de s’adapter et d’évoluer, si elle ne veut pas mourir. Pour cela, elle a besoin d’hommes et de femmes qui sachent comprendre et agir au sein de cultures professionnelles et sociales différentes.
Ces dernières années, les technologies de l’information et de la communication, les TIC, ont joué un rôle fondamental dans l’évolution de la façon de travailler, d’échanger, d’apprendre.... L’Europe doit prendre conscience des atouts qu’elles représentent et tenter de rattraper son retard sur les Etats-Unis dans ce domaine.
Pour faire le point sur ces questions, l’Association Europe et Entreprises a organisé à Lyon, en novembre dernier, un colloque intitulé « TIC : les enjeux sociétaux et économiques ». Une vingtaine d’intervenants ont fait le tour de la situation actuelle de ce secteur en Europe, et ont élaboré des propositions pouvant solutionner les problèmes qui se posent aujourd’hui et qui se poseront demain.


L’Europe doit relever le défi des TIC
Pour l’Europe on ne peut s’interroger trop longtemps sur sa place dans le monde. Elle a besoin d’entrepreneurs pour assurer les développements de ses services et de ses industries, de créateurs d’activités pour renforcer son tissu de petites et moyennes entreprises, et de conquérants sur les marchés internationaux. L’Europe aura besoin, comme par le passé, d’innovations et donc d’innovateurs. Le champ des investigations est vaste : des évolutions technologiques, commerciales, organisationnelles et culturelles s’opèrent actuellement à grande échelle et s’opèreront encore plus dans les prochaines décennies.
Le management doit acquérir un haut niveau d’autonomie et une excellence sans partage afin d’identifier les « megatrends » qui influencent l’industrie des Technologies de l’Information et de la Communication et détecter avant tout le monde où se trouveront les gisements d’opportunités de demain. Cette compétence est d’autant plus nécessaire que l’industrie des Technologies de l’Information et de la Communication est hautement complexe, notamment en raison de l’interdisciplinarité de ses techniques, de la volatilité importante et des rendements à haut risque. La période récente l’a largement prouvé.
L’intégration croissante de ces industries crée un nouveau marché avec de nouveaux produits et services qui changeront profondément la vie de chacun d’entre nous.

Les effets des TIC sur la société
Noël Beck et Jean-Claude Bureau, président et vice-président du groupe TIC d’Europe et Entreprises, ont exposé les constats qui les ont amenés à s’interroger. Noël Beck a fait état d’abord des effets des TIC sur le temps – accélération – et l’espace – contraction. Puis il a évoqué une triple dématérialisation, des produits, des services et du travail. Dématérialisation des produits qui, traités différemment selon les clients grâce à l’accélération des transferts d’information, dérivent vers le service. Dématérialisation des services : banques « ouvertes » 24 h/24, vente directe par les producteurs… Dématérialisation du travail, enfin, avec le travail en réseau, à distance et les communautés virtuelles.
Jean-Claude Bureau a quant à lui souligné l’inadaptation des systèmes d’enseignement européens, à l’organisation cloisonnée, et l’enseignement « à la marge » des TIC, non considérées comme des techniques à part entière. Autre manque à combler – et à combler vite –, celui de structures de communication entre les établissements d’enseignement secondaire.

Le service universel aux Etats-Unis
Kelvin Simmons, président de la Commission du service public du Missouri, est venu expliquer comment offrir un service de télécommunications de qualité, à un prix intéressant, sur tout le territoire.
Aux Etats-Unis, en 1996, la loi sur les télécommunications a réaffirmé l’idée d’un service universel, tout en ouvrant le marché à la concurrence.
Le Fonds pour le service universel (USF) finance un service de télécommunications de qualité à un prix intéressant sur l’ensemble du territoire. Plusieurs programmes permettent de réduire les factures des familles à faibles revenus. Life line, par exemple, vise un service téléphonique minimal par une exonération de 6 US$ par mois, ou de 25 US$ au sein des communautés amérindiennes. Link up réduit de 50 % les frais de mise en service d’une installation téléphonique. S’y ajoutent un plafonnement des prix, une aide aux professionnels de la santé en zone rurale et un soutien aux écoles et bibliothèques, dont 80 à 90 % sont désormais reliées par Internet.
C’est une contribution de 7,3 % des revenus inter-Etats des opérateurs, revue quatre fois par an, qui finance l’USF. Ce coût, les opérateurs le répercutent sur les factures de certains utilisateurs finaux, à raison de quelques cents par facture. L’entité qui administre le fonds – composée de l‘association des opérateurs centraux, des commissions de service public et d’entités privées – prévoyait pour le quatrième trimestre 2002 la collecte de 3 milliards de dollars, dont 2,93 % pour le Missouri.
Pour participer à ces programmes, les opérateurs de télécommunications s’engagent à accepter le contrôle, la politique et les tarifs de la Commission. Celle du Missouri réglemente ainsi cent onze sociétés de télécommunications. À la Commission de trouver l’équilibre entre les besoins sociaux et la recherche de rentabilité des entreprises. « En tant que régulateur, je dois considérer avant tout l’intérêt public, mais mettre les entreprises en faillite ne le servirait pas », explique Kelvin Simmons.
« Le service universel n’a pas été facile à mettre en place et nous luttons encore », a-t-il ajouté, précisant que moins de la moitié des États ont créé un fonds de service universel. Le débat entre rentabilité pure et souci de l’intérêt public continue. D’autant que le risque de monopole, que la loi de 1996 prétendait éliminer, réapparaît à l’heure où les gros opérateurs voudraient fournir, groupés avec les communications locale et « longue distance », des services très haut débit.

Les déboires boursiers des TIC : chronique d’une mort annoncée?
«Non, Internet n’est pas mort», affirme Michel Bessat, vice-président de BT&T Asset Management, société suisse d’investissement dans les technologies de l’information et de la communication (TIC). La croissance du secteur ne s’est jamais arrêtée, malgré les sévères corrections boursières des derniers mois, et les perspectives sont florissantes, surtout en Europe de l’Ouest. « Les analystes avaient surestimé le secteur et la correction était logique » ajoute-t-il. Et de citer l’exemple d’ebay, qui a commencé à dégager des profits en 2000, au début de la crise boursière des TIC, n’a jamais déçu les analystes, mais dont la cotation a quand même été corrigée de 50 %.
Cette crise boursière a ramené le secteur des TIC à son niveau de 1996 selon l’indice « Time World », créé par BT&T, en l’absence d’indice boursier représentatif du secteur des TIC. À cela plusieurs raisons, d’après l’investisseur suisse : l’éclatement de la bulle spéculative, mais aussi un ralentissement de la demande, les consommateurs ne suivant plus l’évolution trop rapide des technologies. Les investisseurs eux-mêmes ont du mal à comparer un secteur où l’on voit des sociétés atteindre le milliard de dollars de chiffre d’affaires en cinq ans avec des industries plus matures, comme l’alimentation ou la pétrochimie…
Même si les technologies restent porteuses, avec des valeurs comme Intel, par exemple, BT&T fonde ses espoirs pour l’avenir sur les fournisseurs de contenu. « Le contenu a une forte valeur ajoutée, grand facteur de diversification marketing, alors que les technologies deviennent de simples commodités à faible marge bénéficiaire », explique Michel Bessat. Alors que nous entrons dans cette société de l’information qui allie télécommunications et médias, l’investisseur s’interroge : « Débutons-nous le sixième cycle de Kondratieff, ces périodes de prospérité puis de récession économique fondées sur le développement des technologies, définies par l’économiste russe en 1922 ? » Les TIC, évolution ou révolution ? Une interrogation qui a alimenté les débats des participants au colloque.

Généraliser l’usage des technologies de l’information : l’exemple de Lyon
Le Grand Lyon a lancé le Programme lyonnais pour la société de l’information (PLSI), afin de permettre à tous, grand public et entreprises, d’accéder aux TIC. Ce PLSI met l’accent sur quatre points : développer les nouvelles technologies à l’école, faciliter l’accès de tous à Internet, moderniser les services municipaux en ligne, et montrer aux entreprises les apports des TIC pour la gestion et le développement.
« Pour structurer notre approche auprès des entreprises, nous avons travaillé en parallèle sur les usages (accélérer la diffusion des TIC) et les contenus et services », explique Sophie Louet, chargée de mission TIC au Grand Lyon. Cette structuration doit permettre à la collectivité d’exercer un effet de levier sur le développement de deux pôles d’excellence, les loisirs interactifs, et l’économie des savoirs (gestion des savoirs de l’entreprise, e-formation…). Le Grand Lyon réfléchit aussi à un Institut international de l’entreprise étendue (IIEE), une plate-forme de rencontre entre centres de recherche, entreprises et institutions publiques.

Améliorer le droit européen en matière de TIC
Législation et convergence pour Davide D’Angelo, législation et consommateurs pour Isabelle Bénoliel : deux des intervenants du colloque ont dédié leur contribution au droit européen. Pour le premier, avocat international au cabinet Allen & Overy spécialiste du domaine des télécommunications, la convergence, fondement de la législation en matière de TIC, reste « un très beau mot ».
« Un rêve », dit-il même, celui de diffuser les mêmes services et contenus multimédia sur toute plate-forme électronique : téléphone, câble, Internet, télévision, radio…
Un rêve contredit par les réalités du marché : « Il semble plus prudent de parler de coexistence de moyens de communication électroniques, où chacun se destine […] à des marchés différents et complémentaires ». Cette préoccupation de convergence du législateur européen, résume Davide D’Angelo, « aboutit à une sorte de conflit entre la forme et le contenu ». En effet, si les réseaux et les services sont cadrés par différentes directives, le contenu reste à réglementer. De même les droits de diffusion restent à clarifier, ainsi que les rapports entre le droit européen et celui de chaque pays membre.
Du point de vue de la protection des consommateurs, explique Isabelle Bénoliel, juriste et chef de cabinet adjointe du commissaire européen David Byrne, « l’Europe a maintenant une politique d’ensemble ». Elle ne fait pas de différence entre les modes d’achat : pas de droit de la consommation spécial TIC, donc. Mais en ligne de mire, une harmonisation juridique qui permette aux consommateurs d’acheter en confiance dans tout pays d’Europe ou sur Internet, et aux entreprises de développer leurs échanges. En mai dernier, l’Union a adopté un éventail de mesures sur cinq ans, avec trois objectifs : élaborer un niveau de protection élevé des consommateurs, faire appliquer effectivement ces règles, associer les organisations de consommateurs aux politiques communautaires. Outre différentes directives qui vont dans ce sens (sur les signatures électroniques, le commerce électronique…), la Commission a demandé aux représentants des entreprises et des consommateurs d’élaborer un code de conduite du commerce en ligne.

Réconcilier l’homme et la machine
Replacer l’homme au cœur de la problématique des technologies de l’information et de la communication (TIC). Sur ce point-là, les membres de l’atelier « Prospectives socio-économiques et rôle des équipementiers » s’accordent… tout en approchant la question de diverses façons.
« Allons-nous vers un techno-bonheur où l’homme et la machine seront complémentaires ? D’une identité sociale à une identité connective, franchirons-nous le pas ? Saurons-nous résister à la surconsommation d’outils de communication pour préserver la communication elle-même, dans sa dimension humaine ? » Ainsi s’interroge François-Xavier Bellest, sémiologue à l’Agence du siècle.
Pascale Hébel, responsable du pôle consommation et marketing du BIPE,propose quant à elle d’adapter l’offre de TIC aux exigences des consommateurs, plutôt que de poursuivre la course à l’innovation technologique. Pour mieux appréhender la diffusion des TIC, elle suggère de recourir à l’approche générationnelle développée par le Bipe. De son point de vue, c’est la génération « Loft », née après 1984 qui développera les marchés des nouvelles technologies.
"Il devient nécessaire de centrer l’offre sur l’individu", affirme aussi Éric Mahé, responsable du marketing et des nouvelles technologies de Sun Microsystems. La clé – et la difficulté –, c’est de l’identifier, afin de lui offrir le bon service. Cette identification est le noyau du projet de cercle de confiance que développe Sun : à l’aide d’une identification unique, l’individu accèdera à tous les services des opérateurs membres du cercle.
Souci de la fracture sociale et numérique, souci de la liberté de choix face à des monopoles comme celui de Microsoft, souci de l’éducation ont encore animé les propos d’un atelier persuadé que les TIC peuvent révolutionner l’accessibilité et le partage des connaissances.


*Philippe Laurette est délégué général de l'Association Europe et Entreprises

http://www.europe-entreprises.com" target="_blank"> Le site de l'Association Europe et Entreprises
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