Web www.fenetreeurope.com

Dossiers

Lundi 16 Décembre 2002
Pour l’Europe réunie
[Anne-Sophie Crouzet]


Le sommet de Copenhague a marqué la fin des préparatifs du « big bang ». En 2004, dix pays devraient entrer dans l’Union européenne : la Hongrie, la Pologne, la Slovénie, la Slovaquie, la République tchèque, la Lituanie, la Lettonie, l’Estonie, Chypre et Malte. L’UE comptera alors 25 Etats. L’événement est historique : il marque la réunification de l’Europe, la suite logique de la fin de la guerre froide et de la chute du bloc de l’Est.
Ce cinquième élargissement et ceux qui suivront, avec l’entrée de la Bulgarie, de la Roumanie, puis de la Turquie, inquiètent néanmoins les citoyens des Quinze. Ceux-ci ont peur d’une augmentation de l’immigration légale et clandestine, peur du coût généré, peur d’une hypothétique perte d’identité... Ces craintes proviennent essentiellement d’un manque d’informations que certains spécialistes ont décidé de pallier. Parmi eux, Jean-Dominique Giuliani, le président de la Fondation Robert Schuman, auteur d’une note intitulée «Pour l’Europe réunie». Le premier tome, «plaidoyer pour l’élargissement» démontre que ces peurs sont infondées et met en lumière les avantages souvent méconnus de l’élargissement. Le second tome est un «atlas des nouveaux membres», où chaque pays candidat fait l’objet d’une fiche technique, d’un historique et d’une cartographie détaillée permettant de mieux le connaître.


La peur de l’immigration et des trafics
Parmi les peurs provoquées par l’élargissement, celle d’une immigration incontrôlée est une des plus importantes. Les habitants des futurs Etats membres ont un niveau de vie encore inférieur à celui des citoyens des Quinze et ces derniers craignent une arrivée massive de travailleurs venus de l’est à la recherche d’un emploi mieux rémunéré.
Pour Jean-Dominique Giuliani, cette inquiétude est totalement infondée. Tout d’abord parce que la croissance économique se porte plutôt bien en Europe centrale, beaucoup mieux qu’en Europe occidentale, et cette conjoncture favorable génère de nombreux emplois dans la plupart des futurs pays membres.
Selon les spécialistes, seulement 150.000 ressortissants des nouveaux adhérents devraient choisir de s’installer dans un pays membre actuel de l’Union. L’augmentation de la population immigrée serait de 2% de la population active en Autriche, de 1% en Allemagne, et seulement de 0,1% en France!
Les citoyens européens craignent par ailleurs que les nouveaux Etats membres n’assurent pas suffisamment la sécurité aux nouvelles frontières extérieures de l’Union européenne, ce qui risquerait d’augmenter le risque d’immigration clandestine et de trafics divers. Là encore, cette appréhension n’a pas lieu d’être. Comme le souligne le président de la Fondation Robert Schuman, les futurs adhérents «ont sérieusement renforcé leur frontières grâce à l’aide de l’Union qui a dépensé 500 millions d’euros dans ce but». Jean-Dominique Giuliani précise également que les pays candidats ont introduit des visas pour les ressortissants des pays extérieurs et que leurs services «réalisent aujourd’hui le quart des saisies mondiales d’héroïne».

L’élargissement peut-il faire perdre son identité à l’Europe actuelle?
La méfiance envers les futurs adhérents se fonde également sur le danger qu’ils peuvent représenter pour la culture européenne. Pour beaucoup, ces Etats n’appartiennent pas au « club des Européens », notamment en raison de leur historique communiste. Cette opinion revient à ignorer l’histoire plus ancienne, dont l’étude prouve que la culture de ces pays est fondamentalement européenne. Selon l’ouvrage «Pour l’Europe réunie», l’université de Cracovie en Pologne, fondée en 1348, rivalisait par exemple avec celles de Florence, Paris et Vienne. Celles de Tartu (Estonie), Vilnius (Lituanie) ou Riga (Lettonie) ont tout autant contribué au développement de la science et du savoir que les universités d’Europe occidentale.
Côté artistique, chacun des dix pays de l’élargissement a apporté à la culture européenne. Les musiciens Franz Liszt et Bela Bartok étaient hongrois, Chopin et Rubinstein polonais... L’écrivain Kafka était tchèque, et Ionesco roumain!
Quant à l’apport scientifique, soulignons que l’intégration de dix nouveaux pays dans l’Union européenne fera entrer 14 prix Nobel vivants dans le « club des Européens ».

Les futurs Etats membres adhèrent-ils aux valeurs européennes?
Certaines idées véhiculées par la presse européenne nuisent à l’image des pays candidats : ceux-ci sont accusés tout particulièrement de lacunes concernant l’exercice de la démocratie, la protection des minorités et la lutte contre la corruption.
Certes, des imperfections existent, mais celles-ci font l’objet de mesures efficaces. Ainsi, la protection des minorités est dans plusieurs pays une obligation constitutionnelle et toute discrimination à leur égard est sanctionnée par la loi. En ce qui concerne la corruption, sévèrement réprimée par les autorités européennes, les pays candidats ont engagé et poursuivent des efforts considérables. Selon l’organisation non gouvernementale Transparency International, la Slovénie et l’Estonie se situent au 27e et 29e rang mondial dans le domaine de la lutte contre ce fléau, soit juste derrière la France qui atteint le 25e rang. La Hongrie est quant à elle à la 33e place, à égalité avec l’Italie.
Enfin, la démocratie en général est une valeur ancrée dans les futurs Etats membres de l’Union européenne qui la pratiquent depuis 12 ans. A quelques rares exceptions près, les élections se déroulent à échéance régulière et, depuis 1989, des formations politiques modérées gouvernent ces Etats qui sont devenus de véritables Etats de droit.

Le coût de l’élargissement
Entre 2004 et 2006, le coût net de l’élargissement pour l’Union européenne s’élèvera à 23,5 milliards d’euros. Afin d’aider ces Etats à satisfaire aux critères d’adhésion, l’UE leur a par ailleurs attribué depuis 1990 plusieurs aides financières représentant au total 19 milliards d’euros. Selon certains contribuables européens, l’élargissement coûte trop cher.
Pour l’auteur de «Pour l’Europe réunie», cette somme n’est rien comparé aux avantages que procurera l’élargissement : elle ne représente en effet que la moitié du plan Marshall utilisé entre 1948 et 1951 pour reconstruire l’Europe.
Selon les calculs expliqués dans la note, chaque français a dépensé moins de cinq euros par an, depuis 1990, à l’aide aux nouvelles démocraties. Pour la période 2004-2006, les citoyens de l’Hexagone dépenseront chacun 40 euros par an. Ils en dépensent 700, soit presque 20 fois plus, pour la collectivité nationale.

Les avantages de l’élargissement
Prenant le contre-pied des médias français qui montrent le plus souvent l’élargissement sous un angle négatif, Jean-Dominique Giuliani met en valeur les avantages, notamment économiques, de l’élargissement. «L’intégration des économies de l’Europe centrale et orientale dans l’Union a d’ores et déjà beaucoup progressé ces dix dernières années et va incontestablement représenter pour l’Union un coup de fouet salvateur alors que la croissance piétine à l’Ouest» écrit-il.
En effet, la population des futurs Etats membres représente de nouveaux consommateurs pour l’UE : 58% de leurs importations proviennent des Quinze. La France a par exemple quadruplé ses exportations à destination des pays candidats à l’adhésion : elles se montent aujourd’hui à 12 milliards d’euros annuels et ces échanges devraient s’amplifier après 2004.
Les nouveaux adhérents apporteront à l’UE leur flexibilité et leur capacité d’adaptation en matière économique, ainsi qu’une importante force de travail dotée d’une bonne qualification professionnelle.

Quelles frontières pour l’Europe élargie? L’exemple de la Turquie
Corollaire à la question de l’entrée de la Turquie dans l’UE se pose la question des frontières européennes. Où doit s’arrêter l’agrandissement de l’Europe?
Pour Jean-Dominique Giuliani, cette interrogation est dépassée, car «le projet européen est la négation même de la notion traditionnelle de frontières». «Bien sûr elles existeront toujours, mais elles n’ont plus rien à voir avec ces murailles infranchissables derrière lesquelles on aimait à se retrancher».
De ce point de vue, pourquoi la Turquie ne serait-elle pas à terme membre de l’Union européenne à part entière? Ce pays est en effet le premier à avoir demandé son adhésion en 1987 et travaille pour respecter les fameux critères de Copenhague (être un Etat de droit démocratique et une économie de marché viable) indispensables pour débuter les négociations. Côté économique, le développement du pays augure une croissance qui atteindra prochainement des chiffres supérieurs à ceux des Etats occidentaux. Côté démocratie, la peine de mort a été abolie en temps de paix et les droits fondamentaux des minorités sont désormais garantis par la loi.
Rejeter la Turquie au prétexte que la plus grande partie de son territoire se situe sur le continent asiatique ou qu’un parti islamique modéré est désormais au pouvoir revient selon le président de la Fondation Robert Schuman à «la livrer à l’obscurantisme de ceux qui ont fait de l’Orient proche une poudrière de haines religieuses et de guerres potentielles (...) Ce serait irresponsable et coupable pour nos propres intérêts».



Jusqu’à ce jour, les Quinze ont fait preuve d’une générosité limitée envers les pays candidats, leur imposant selon Jean-Dominique Giuliani un véritable «parcours du combattant» pour accéder enfin à l’Union européenne. L’UE et ses citoyens doivent désormais prendre conscience que «le point de vue des nouveaux membres est essentiel à une Europe prospère qui a tendance à penser que sa richesse est acquise pour l’éternité». Le cinquième élargissement et ceux qui vont suivre doivent être mieux médiatisés, faire l’objet d’un grand débat public à la hauteur des enjeux qu’ils représentent. Non, cela ne va pas coûter cher. Non, cela ne va pas générer une immigration massive. Oui, cela apportera énormément d’atouts à l’Union européenne, en terme d’économie, de culture, d’ouverture d’esprit. Bref, «l’entrée des dix nouveaux, c’est un coup de fouet pour l’Europe!»


http://www.robert-schuman.org" target="_blank"> Le site de la Fondation Robert Schuman

À propos  -  Partenaires  -  Contact - Copyright 2010 Fenêtre sur l'Europe